DE LA RÉVOLUTION
Les révolutionnaires, qui étaient insatiables d’anecdo* tes défavorables à Louis XVI, ne s’empressèrent pas d’adopter la sobriété des Spartiates.
Le 18 novembre 1785, les Mémoires de Bachaumont parlent ainsi du duc d’Orléans, qui venait de mourir : « 11 était gros mangeur comme tous les Bourbons ; il faisait des tours de force en ce genre, et l’on compte vingt-sept ailes de perdreaux qu’il avait expédiées en un repas. » Plus tard, la Révolution surprit le nouveau duc d’Orléans, connu sous le nom de Philippe-Égalité, aux thés de Robert où il faisait lui-mème le punch pour Fa-
bre, Danton et Wimptten. Dans ses soupers de Monceaux, il était d’étiquette de boire outre mesure : aussi la jeunesse se fit-elle un point d’honneur de l’ivresse.
Quoique assez sobre, La Fayette prit pour modèle son cousin et beau-frère le vicomte de Noailles, qui ne trouvait rien de plus admirable que les excès de table. Aussi à un dîner auquel le vicomte de Noailles n’avait pas assisté, La Fayette but au point qu’il fallut le porter dans sa voiture pour le ramener à son hôtel. Pendant tout le trajet, il répétait sans cesse à ceux qui l’entouraient : « N’oubliez pas de dire à Noailles comme j’ai bu. »
Dans une lettre du 25 juin 1793, Gouverneur Morris disait de Paine : « Il est venu chez moi, accompagné du colonel Oswald ; et comme il se trouvait plus ivre que de coutume, il se comporta très-mal. On me dit qu’il s’abrutit du matin au soir ; enfui, il est si avili que ce serait un non-sens qu’il ne fut pas méprisé. » Même signalement dans une missive du 6 mars 1794 : « Dans ses meilleurs jours, il n’eut jamais une large part de sens commun , quoiqu’il en ait vendu aux autres hommes ; et récemment, l'usage immodéré des liqueurs spiritueuses a compromis considérablement le peu qui lui était resté.» Paine tomba dans la crapule la plus honteuse. Accueilli dans la maison de Monroë, son intempérance était telle, et sa personne si désagréable, qu’il devint nécessaire de l’exclure des réunions de famille, et de lui envoyer ses repas dans son appartement.
Gouverneur Morris, homme d’Etat américain, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France, de 1792 4 1794, disait de sa villa, située à Seiueport, entre Corbeil et Melun : « Ma mais ni, mon humble maison, entourée de châteaux superbes, est fournie d’une table abondante, simple et saine , d’une cave et de liqueurs excellentes. La tempérance et l'hospitalité sont les dieux qui y président. » Aucun homme ne connut mieux les usages et l’étiquette de la société etne pénétra plus avant
dans les cercles de la mode et de l’aristocratie. Parfois despote dans la conversation, il aimait la libéralité et même le faste. Dans ses voyages, les préparatifs qu’il ordonnait pour son comfort, surtout pour celui de la table, étaient remarqués. Partout il lui fallait bon vin et bonne cuisine. Il ne fit jamais un mauvais repas sans gronder vertement le cuisinier.
Saint-J ust reprocha un jour à Danton d’aller, trois fois la semaine, avec le fils de Sartine et Lacroix, dans une maison de la Grange- Batelière, diuer à cent écus par tète; il est bon d’observer qu’à cette époque l’argent était déjà rare, et que les assignats dominaient dans le commerce et faisaient hausser les mémoires, au point que Quesné paya une paire de bottes trente mille livres en assignats.
Saint-J ust se rendait, malgré son austérité d’apparat, avec Barrère et Robespierre au Palais-Royal, chez un fameux restaurateur; ils y mangeaient dans une chambre fort retirée, bien fermée et tapissée de tentures rouges. C’est là qu'ils dressaient des tables de proscription.
Des dîners à la ville on passa aux dîners à la campagne. Clichy devenait une nouvelle Sybaris pour Barrère, Dupin, Vouland et Vadier. Ils y avaient un appartement fort retiré : Barrère présidait aux plaisirs et se chargeait du choix des actrices et des citoyennes de bonne volonté qu’il fallait inviter; Dupin se mettait à la tête de la cuisine ; sous ses auspices, elle disputait en délicatesse et en suavité à celles des plus fameux gourmets. Couthon, Saint-Just et Robespierre avaient leur couvert à ces nouveaux soupers de rowe>.
Mais les mets les plus délicats ne suffisaient pas à Robespierre. 11 était insatiable d’oranges; chez le menuisier Duplay, on lui en servait toute l’année sur la table ; une pyramide y passait à chaque repas. L’usage immodéré de vins et de liqueurs fortes l’ayant poussé une fois à l’indiscrétion de l’ivresse, il renonça au vin et aux liqueurs qui lui avaient arraché bien des secrets, et
il se condamna à l’eau, mais tout en restant fidèle à l’o- * range.
La guillotine parut à la fin sur les tables. « Le conventionnel Lejeune, raconte Quesné, se donna l’amusement cruel, barbare, féroce, en présence de ses commensaux, de l’exercice d’une guillotine dont il se servait pour hacher en riant la tête des poulets qu’on apportait sur la table. Il refpurait aussi à cette guillotine de table pour partager les fruits; elle lui tenait lieu de couteau à découper. »
Les victimes de la Terreur ne changeaient rien à leurs anciennes habitudes dans les prisons, quand ils étaient munis d’argent. Kersaint ayant été plongé dans les cachots de la Force, « il s’y fit suivre, lisons-nous dans les Mémoires de Madame Roland, par un attirail immense d’ustensiles de toutes les façons pour la préparation du thé, du chocolat et de bien d’autres friandises dont la privation eût trop coûté à ses goûts sensuels. Quand c’était son tour de veiller aux apprêts du diner que nous faisions en commun entre huit à dix personnes, nous étions toujours bien sûrs d’y trouver plus de délicatesse et d’abondance. » Mercier a fait cette confession du même genre : « Jamais on ne vit plus de propension à la gourmandise que dans ces jours de calamité et d’horreur : j’en atteste les six prisons oû j’ai été plongé. Et, je ne m’en cache point, quand je me vis séparé du monde et de la société, je ne voulus pas mourir, pour laisser à mes bourreaux ce triomphe et cette satisfaction. Je vouhis vivre pour voir la fin de ces singuliers événements. J’ai déclaré à tous nos compagnons d’infor-
fortune que je me constituais liomme-plante; que je ne voulais être que cela ; je rae iis une affaire capitale de mes quatre repas, ou plutôt d’un seul repas que je faisais du matin au soir, ne mangeant, comme les enfants, que lorsque j’avais faim. C’est avec ce régime que j’ai dompté l'ennui, ’e mauvais air, la solitude, et me suis mis en état d’attendre le grand jour de la justice nationale, et de voir tomber ces odieux tyrans dont il m’était réservé de peindre la ligure, les mœurs et le caractère. »
Par compensation, Michelet a récemment rappelé que nous devons à Lalande de savoir que la chenille a le goût de l’amande et l’araignée celui de la noisette, et qu’il s’habitua à se régaler d’araignées, à cause de la délicatesse inconnue qu’il leur trouvait. Lalande se faisait un jeu de ces essais débouché : le fait était de notoriété publique.
Pendant ce temps-là, les émigrés furent forcés de cultiver un talent qui avait fait si souvent leur amusement. Chateaubriand a décrit leur (jumelle . A propos de cette ratatouille , il faisait avec fierté cet aveu au comte de Marcellus : « Je faisais la soupe à merveille. » U savait mieux encore, car dans tous les restaurants on connaît les biftecks à la Chateaubriand. Il était un connaisseur, comme l’attestent ces mots de ses Mémoires :
« Les Français seuls savent diner avec méthode,
, comm&eux seuls savent composer un livre. »
M. de Marcellus dit à ce sujet : « Je me souviens de l’axiome, et M. de Chateaubriand le développait ainsi ; « Les livres d’outre-Rhin et d’outre-Manche sont des fay> tras désordonnés ; on les écrit, on ne les compose pas. » Voyez aussi les tables purement anglaises ou allej> mandes, on y mange, on y boit surtout, mais on n’y » dîne pas. Je me tais sur l’Espagne et sur l’Italie où la » cuisine est totalement méconnue. En France! on fes- » tine: l’œil, le palais, l’intelligence jouissent à la fois. » Témoin mon illustre et fidèle Montmirel. J1 a fait
» l’ambassade de Londres, le congrès de Vérone, le » ministère de la rue des Capucines, à Paris. 11 estcréa- » teur, il est génie : que n’a-t-il pu inventer Fart de » dîner deux fois ! »
« Je dois le dire aussi, la gloire de Montmirel, que j’ai eu l’honneur d’avoir sous mes ordres, en ma qualité de surintendant du ménage de l’ambassadeur, ne s’arrêta pas comme nos carrières politiques. 11 porta très-avant l’honneur de la fourchette française, et sa renommée est aujourd’hui une sorte de tradition. Son pudding à la Chateaubriand , né à cette époque, donna le jour au pudding à la Nesselrode , et tous les deux revivent en se confondant dans le pudding à la diplomate , lequel vient de recueillir au Congrès de Paris (1856) , les suffrages les mieux mérités. » Voilà pour le solide, voici pour le liquide : « Sans boire, continue M . de Marcellus, M. de Chateaubriand était pourtant gourmet.
Il avait fait venir à Londres quelques pièces de vin de Jurançon dans une intention toute patriotique et pour essayer de supplanter le porto par un nectar analogue. Mais rinnovation eut peu de succès, et, pour égarer les fortes tètes des Trois-Royaumes, il fut contraint de revenir au elaret dont j’avais pourvu sa cave diplomatique. )>
Le porto nous rappelle cette lettre de Joseph de Maistre en 1809 : «Je ne bois chez moi que d’assez mauvaise bière, et un petit verre de porto à la lin du repas, * comme nous buvons les liqueurs. Dans les plus riches maisons, je ne bois qu’avec une extrême prudence; on commence à sentir le frelaté. Je me sers aujourd’hui avec grand avantage; de la singularité de mon tempérament qui exige si peu de boisson , que je pourrais presque m’en passer. »
A Joseph de Maistre mangeant sans boire, il est bon d’opposer lord Byron buvant sans manger. On célébra sa majorité en rôtissant un bœuf tout entier. En lisant e menu des festins abondants et délicats qu’il apprête
soigneusement â ses héros, on serait tenté de le prendre pour un gourmet. L’imagination le subjuguait plus que les sens. 11 avait la précaution d’emporter sa vaisselle d’argent dans tous ses voyages; ce 11e fut qu’un caprice. Sa prédilection, c’était la coupe. Aussi avait-il la coutume de faire passer à la ronde, après le dîner, au moment où l’on enlevait la nappe, un crâne humain, rempli de bourgogne. « Je puis boire, disait-il, et porte assez bien le vin, mais il 11e m’égaye pas; il me rend féroce, soupçonneux et querelleur.» Il s’adonna au vin au sortir du collège. Une revue ayant pulvérisé ses essais de poésie, il noya bravement son dépit avec trois bouteilles de bordeaux. Il resta toujours en état de vider la même quantité. Échauffé par la fièvre, il absorba quinze bouteilles de soda en une nuit. La boisson devint son unique soutien. Dans la crainte d’arriver à la corpulence de sa mère, dont il avait le tempérament, il se condamna au régime le plus austère et renonça pendant des mois, et même des saisons, à la viande et au poisson. Il passait des journées sans prendre d’aliments ; il restait des quarante-huit heures dans un jeûne exemplaire; il se contentait, pendant plusieurs semaines de suite, de biscuits secs et de thé sans sucre ni lait ; parfois il n’apaisait sa faim qu’en mâchant du tabac. Presque tous les matins il se mesurait la taille et le poignet pour bien
me pour conserver la finesse de ses traits de jeunesse.