‹ Histoire de la Table, curiosités gastronomiques de tous les temps, etcChapitre 5 sur 39 · VOCATION DES ROMAINS POUR LA CUISINE · texte numérisé non relu

VOCATION DES ROMAINS POUR LA CUISINE

L’art culinaire présida, pour ainsi dire, au berceau de Rome. Une des conditions du traité de paix conclu après l’enlèvement des Sabines, fut le privilège accordé aux femmes de ne faire ni le pain, ni la cuisine. Les Romains avaient la religion du serment. Ils furent si fidèles aux lois du mariage, qu’ils passèrent cinq cent vingt et un ans sans voir d’exemple de divorce. Leurs guerres perpétuelles donnent à penser qu’ils ne portaient pas le même respect aux traités de paix. Il paraît qu’ils observèrent les clauses de leur premier contrat de mariage, A aucune époque on ne voit de fepames §e

distinguer par l’invention ou l’adoption d’un plat. Exemptées des travaux de la cuisine, les femmes furent exclues de la table ; elles n’y parurent que dans les derniers temps de la république.

Un pareil traité indiquait un goût inné ; les événements firent un métier de cette vocation si prononcée, et cette occupation ne dégradait aucune condition. Rien n’est plus connu que ce Manius Curius Dentatus, qui après avoir été deux fois consul et avoir obtenu deux fois les honneurs du triomphe, était tranquillement assis près de son foyer, en train de faire cuire des raves au moment où les ambassadeurs des Samnites vinrent le saluer comme le plus grand des Romains, et lui offrir une quantité d’or considérable. Caton le Censeur apprit à l’esclave qui l’accompagnait partout à préparer le souper. Caracalla moulait souvent lui-même la quantité de grains qui lui était nécessaire, il en pétrissait la farine, il en faisait cuire la pâte, et mangeait ainsi le pain qui était le fruit de son travail.

Aucun peuple peut-être n’offre autant de lois somptuaires, fixant le prix, la quantité et la qualité des plats pour les repas ordinaires, les soupers de fêtes et les dîners publics. A ulu-Gelle a recueilli les principales; elles attestent les progrès incessants de l’art culinaire qui suivaient, comme l’ombre, le succès des guerres et le développement de la fortune publique.

Caton demandait la destruction de Carthage, en montrant des figues d’Afrique; plusieurs historiens ont pensé que la dernière guerre punique ne fut qu’une question de primeur, une affaire de table.

« Dès que la république se fut agrandie par le travail et la justice, nous dit Salluste, qu’elle eut vaincu des flois puissants, subjugué des peuplades sauvages; que de grandes nations eurent été soumises par la force; que Carthage, cette rivale de l’empire, fut détruite de fond en comble, et que toutes les mers et toutes les

terres nous furent ouvertes, alors la fortune commença à sévir et à tout confondre.

» Les mêmes Romains qui avaient soutenu sans peine les travaux, les incertitudes et les rigueurs des événements, furent tristement vaincus par le loisir et les richesses, objets de tous les vœux. » Salluste nous les peint esclaves de leur ventre, dediti venir i, ne connaissant d’autre but pour leur corps que la volupté, épuisant toutes les productions de la terre et de la mer pour satisfaire leur appétit, et Unissant par anticiper mollement sur tous les besoins de la faim, de la soif, du froid et de la fatigue.

Il arriva donc ce qui devait naturellement arriver. Il était impossible d’exiger des Romains qu’ils possédassent tout et ne jouissent de rien, qu’ils regorgeassent de richesses, et qu’ils vécussent dans la pauvreté. Les lois somptuaires 11 e produisaient aucun effet. La loi somptuaire Antia, d’ Antius Restio, avait limité la dépense des repas, et défendait aux magistrats élus, ainsi qu’à ceux qui étaient en exercice de prendre part à des repas publics, en quelque lieu que ce fût. Antius, témoin de l’impuissance de ses règlements contre le luxe des festins qui régnait de son temps, ne soupa jamais depuis hors de sa maison, pour ne pas voir transgresser sa loi sous ses yeux. Les législateurs donnaient les premiers l’exemple de les violer. « Pompée le Grand et Licinius Crassus, consuls, se préparaient, dit Rollin, à combattre par de sévères règlements le luxe des tables. Dès longtemps on avait porté diverses lois pour arrêter les progrès du mal : Sylla, pendant sa dictature, et Lépidus, consul l’année de la mort de Sylla, en avaient fait passer de nouvelles. Mais le goût du plaisir croissant avec l’opulence, avait forcé ces faibles digues. Les premiers citoyens de la république et ceux même qui se piquaient d’un zèle plus pur et plus ardent pour la liberté, donnaient dans un luxe intolérable, et foulaient aux pieds les lois somptuaires. 11 y a plus. Dans les repas de céré-

HISTOIRE DE LA TAULE

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moiiies publiques où Ton était obligé de garder la lettre de ces lois, la délicatesse et la gourmandise trouvaient l’art de se dédommager. C’est ce que Cicéron nous apprend dans une lettre où il raconte ingénument et agréablement ce qui lui était arrivé au repas donné par Lentulus Spinther, à l’occasion de la promotion de son fils à la dignité d’augure. « Les lois somptuaires, dit-il, qui devaient introduire la frugalité, m’ont fait un trèsgrand tort. Car, comme ces lois, sévères sur le reste, laissent une pleine liberté pour tout ce qui regarde les légumes et tout ce qui naît de la terre, nos voluptueux font apprêter si délicieusement des mousserons, des racines et toutes sortes d’herbages, qu'il n’y a rien au monde de si agréable. J’en ai été la dupe au repas de Lentulus; et mon intempérance a été punie par une indisposition considérable qui m’a duré plus de dix jours. Ainsi, moi qui m’abstiens sans peine d’huîtres et de murènes, j’ai été pris par la bette et parla mauve. Me voilà bien averti ! Je m’en donnerai de garde une autre fois.» Peut-être ce qui animait le zèle des consuls pour la frugalité, était-ce le goût qu’avaient pour le luxe et pour les délices les principaux de leurs adversaires, c’est-à-dire les chefs du parti aristocratique, Hortensius ne s’en cacha pas. 11 prit hautement la défense des excès que l’on pouvait proscrire, en les colorant des beaux noms de magnificence et de noblesse, convenables à la grandeur de la république. 11 voulut même intéresser les consuls dans sa cause en les louant sur la manière honorable dont ils soutenaient leur rang. Ce discours* d’Ilortensius, applaudi sans doute de plusieurs des premiers du Sénat, fit tomber le projet de réformer que vraisemblablement Pompée et Crassus n’avaient pas fort à cœur. » Il était trop tard. Lucullus avait jeté les fondements d’un nouvel empire qui faisait un État dans l’Etat. « Le luxe des nations étrangères, dit Tite-Live, entra dans Rome avec l’armée d’Asie; ce fut elle qui introduisit dans la ville les lits ornés de bronze, les tapis

précieux, les voiles et tissus déliés en fil, ces guéridons et ces buffets, qu’on regardait alors comme une grande élégance dans l’ameublement. Ce fut à cette époque qu’on fit paraître dans les festins des chaiiteurs, des joueuses de harpe et des baladins pour égayer les convives ; que l’on mit plus de recherche et de magnificence dans les apprêts même des festins ; que les cuisiniers qui n’étaient pour nos aïeux que les derniers et les moins utiles de leurs esclaves, commencèrent à devenir très-chers , et qu’un vil métier passa pour un art : tum coquus , vilissimum antiquis mancipium et (estimations et usa, in pretio esse f et quod ministerium fuerat, ars ha ber i cæpta. »

Suivant Diodore de Sicile, l’amphore de vin, qui était de 25 litres, se vendait plus de 90 francs; un pot de salaison de Pont atteignait 360 francs ; et les bons cuisiniers étaient payés jusqu’à 22,000 francs, bien que Platon n’eût été adjugé sur le marché aux esclaves de Syracuse qu’au prix de 1,822 francs.

Le préfet, chargé de l’approvisionnement du blé à Home, était regardé comme un des personnages les plus considérables de la république.

Par une prévoyance admirable, et afin d’entretenir à Rome une perpétuelle abondance, Trajan établit et consolida la corporation des boulangers.

Suivant leur caractère et leur politique, les maîtres de

Rome favorisaient ou réprimaient le goût de la dépense.

Galigula établit un droit fixe sur tous les comestibles qui se vendaient à Rome, et Tibère jugea convenable de faire régler tous les ans par le Sénat le prix des denrées.

Claude publia dans un seul jour une vingtaine d’édits

parmi lesquels il y en avait un qui avertissait « de bien goudronner les tonneaux, attendu qu’il y aurait beaucoup de vin dans l’année. »

Au contraire. César veilla à l’observation des lois somptuaires, et il envoyait dans les marchés des gardes qui saisissaient les denrées défendues, et les portaient chez lui. Quelquefois des licteurs et des soldats allaient, par son ordre, enlever jusque sur les tables ce qui avait pu échapper à la surveillance de ces gardes.

Voilà du Suétone, voici du Tacite : « Le consulaire Q. Hatérius et Octavius Fronton, ancien préteur, parlèrent longuement contre le luxe de la ville. On décida qu’on ne se servirait plus dans les repas de plats d’or massif, et que les vêtements de soie ne dégraderaient plus les hommes. Fronton alla plus loin, et demanda un règlement pour l’argenterie, les meubles, les esclaves ; car, à cette époque, les sénateurs s’écartaient encore souvent de T objet de la délibération pour proposer ce qu’ils croyaient utile au bien public. Asinius Gallus combattit Fronton. « Les fortunes privées s’étaient accrues par l’accroissement même de l’empire; ce n’était point une chose nouvelle ; elle datait au contraire des temps les plus reculés; la fortune des Fabricius était autre que celle des Scipions. Tout se règle sur la situation de la république; pauvre, elle eut des citoyens pauvres; depuis qu’elle est arrivée au degré de splendeur, chacun s’est enrichi. En fait d’esclaves, d’argenterie, de tout ce qui sert aux usages de la vie, le trop ou le trop peu est toujours en rapport avec les ressources du possesseur. On* a établi une différence dans la fortune des chevaliers et des sénateurs, non pas qu’ils soient d’une autre nature, mais leur rang, leur ordre, leurs dignités leur donnant la prééminence, il convenait de leur assurer ce qui procure le repos à l’esprit et la santé au corps. On ne saurait refuser aux citoyens exposés par leur rang à plus d’inquiétudes et de dangers, ce qui peut alléger ces dangers et ces inquiétudes. » L’avis de Gallus, déguisant

sous des mots honnêtes, l’aveu de nos vices, fut aisément adopté par des auditeurs qui lui ressemblaient. Tibère d’ailleurs avait ajouté « que ce n’était pas le moment d’établir une telle censure, et que si les mœurs se dégradaient, il serait là pour les réformer. »

Devenue un art, la cuisine trouva des professeurs. Columelle se convainquit qu’il existait des écoles où Ton enseignait soit à apprêter, soit à découper avec habileté tout ce qui peut flatterie plus la gourmandise : « Coûtent ptissimoj'um vitiorum o/ficinas guliosius concliendi cibos et luxuriosius fercula struendi, sed et ipse vidi. »

Ces écoles étaient fort fréquentées, comme l’atteste cette plainte de Sénèque : « Plus d’études littéraires; les professeurs négligés se morfondent dans leurs écoles désertes ; chez les rhéteurs, chez les philosophes, solitude complète. Mais quelle affluence dans les cuisines! quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs! »

Rien de plus naturel que la hausse du métier. « Aujourd’hui, dit Pline, un cuisinier coûte autant qu’un triomphe, un poisson autant qu’un cuisinier, et nul mortel ne parait d’un plus haut prix que l’esclave qui connaît le mieux Part de ruiner son maître. » Dama qui fut cuisinier de Cassius Nomentanus et de Salluste, -acquit une fortune de vingt-cinq mille livres. Alexandre-Sévère donnait aux gouverneurs de provinces vingt livres pesant d’argent, des vases, des mulets, des chevaux, des vêtements, et un cuisinier qu’ils devaient restituer après leurs charges.

La concurrence établit l’émulation.

Selon Suétone, Tibère, passionné pour le bec-ligue, donna quarante mille francs à Aseliius Sabinus pour avoir fait un dialogue dans lequel le champignon, le bec-figue, l’huitre et la grive se disputaient ensemble. Qu’on juge de la fortune des cuisiniers par celle de cet auteur !

Chez les Sybarites, il y avait des récompenses publi-

ques et des marques de distinction pour ceux qui donnaient les plus magnifiques repas, et surtout pour les cuisiniers qui réussissaient le mieux dans l’art important de faire de nouvelles découvertes pour la bonne chère, et d’inventer de nouveaux raffinements pour satisfaire le goût. Quiconque inventait un plat, en avait le privilège pendant un an.

En Asie, un cuisinier ayant réussi au goût d’Antoine dans un repas, reçut pour récompense la maison et les biens d’un riche citoyen d’Athènes. A Alexandrie, Antoine forma une société de prétendus confrères de la vie inimitable, et leur règle était de se donner les uns aux autres des repas, chaque jour, avec des profusions qui passent toute croyance. On mettait à la broche du coup huit sangliers pour douze convives, chaque chose devant être servie dans une certaine fleur de cuisson qu’un instant est capable de flétrir, et le repas devant être toujours prêt.

Héliogabale nomma un cuisinier curateur au vingtième des successions. « Il donnait, suivant Larapride, comme problèmes à résoudre à ses convives, de nouvelles sauces à inventer, et celui dont l’idée lui convenait, recevait de lui un magnifique présent, par exemple, un vêtement de soie, ce qui alors était extrêmement rare et fort recherché. Il condamnait au contraire celui dont l’avis lui avait déplu à manger continuellement la préparation culinaire qu’il avait conseillée jusqu’à ce quil eût trouvé mieux. Il voulait qu’on élevât au-dessus de leur valeur toutes les choses qu’on servait à sa table. »

Les Apicius formèrent une dynastie culinaire. La Biographie universelle mentionne trois Apicius : le premier vivait sous Sylla ; le second, sous Auguste et Tibère, et le troisième, sous Trajan. Le dernier trouva le moyen de conserver les liuitres dans toute leur fraîcheur. Le second est le plus célèbre; Pline parle souvent des ragoûts qu’on lui devait, et Athénée lui attribue

plusieurs espèces de gâteaux. Il proposa un prix en faveur de celui qui inventerait une saumure nouvelle pour oecommoder un -poisson. Nous verrons ce que son génie lui coûta, et à combien lui revenaient ses expériences. Comme on ne prête qu’aux riches, les Romains attachèrent le nom de ces Apicius à plusieurs sortes de sauces et de friandises.

Caligula se fit remarquer par l’invention de ses mets extraordinaires et de ses soupers monstrueux ; Vitellius laissa son nom à une multitude de plats, et Héliogabale surpassa et Caligula et "Vitellius.

Columelle nous a signalé les écoles de découpeurs, autrement dits écuyers tranchants. Elles eurent assez de succès pour inspirer àJuvénal cette tirade dans sa satire sur le Luxe de la table: «Tu ne me verras point pour écuyer tranchant le plus expert des élèves de ce docte Tryphère, chez lequel on apprend à découper avec un fer émoussé les mamelles d’une laie qui vient de mettre bas, le lièvre, le sanglier, la gazelle d’Égypte, les oiseaux de Scythie, le grand flamant, la chèvre de Gétulie, et dont le souper de bois fait retentir tout le quartier de Suburre. » Dans 1‘ Art culinaire , attribué à un Apicius, il y a cinq chapitres consacrés à celui qui coupe les viandes.

Héliogabale créa la table imaginaire. Dans ses festins, dit Lampride, on plaçait devant ses parasites, au second service, des mets en cire, en ivoire ou en terre cuite, et quelquefois en marbre ou en pierre, qui représentaient, quelle qu’en fût la matière, tous ceux qu’on lui servait à lui-même. Il obtint le même résultat du verre. Il * amena l’aiguille et les métiers à représenter sur des nappes tous les plats qui devaient.flgurer aux différents services. La peinture subit le meme caprice, mais toujours aux dépens des parasites. Par contraste, Héliogabale rassasiait ses chevaux de raisins de Damas, et gorgeait ses chiens de foies d’oies, et ses lions de perroquets et de faisans.

Héliogabale finit par se faire peindre en pâtissier, en

cabaretier, en aubergiste; il exerçait tous ces métiers dans son palais. Le musée d’Avignon possède quelques morceaux antiques, parmi lesquels on signale un Caraealla, représenté en marchand de petits pâtés.

Caligula perfectionna la cuisine de l’écurie. Il aimait beaucoup un cheval nommé, Incitatus. Il l’invitait à souper et le traitait convenablement. Il lui fit faire une écurie de marbre, une auge d’ivoire, des colliers de perles; il lui donna à la fin une maison complète, des esclaves, des meubles, et tout ce qu’il fallait pour que ceux qu'on priait, en son nom, à venir manger chez lui, fussent servis magnifiquement.

La société avait les yeux fixés sur toutes ces expériences. « Chacun des inventeurs, dit Pline, recevra fidèlement la palme qui lui est due. » Même honneur aux dégustateurs. Dans Suétone, dans l' Histoire Auguste, dans les Vies de Plutarque et de Diogène Laerce et dans toutes les lettres et poésies du temps, ce qui frappe avant tout, c’est l’attention à compter les gorgées de vin et d’eau et les bouchées de viande ou de poisson de tous les hommes célèbres.

Et comme c’étaient des personnages considérables qui se mettaient à la tète du mouvement, il n’y a pas de dépenses qu’on épargnât pour arriver à connaître le bon et le mauvais de tout corps solide ou liquide. « Leurs goûts mettent à contribution tous les éléments, dit Juvénal; aucun prix ne les arrête. Notez-le bien, ce qui les flatte le plus, c’est le morceau le plus cher ; magis ilia uvant , quœ pluris emuntur . » La rareté devint le sujet de toutes les convoitises, remarque Sénèque : « O mise -

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rallies quorum palatum nisi ad pretiosos cibos , non excita turf pretiosos autem , wo/i eximius sapor aut aliqua faucium dulcedo, sed raritas et di/ficultas parandi facit . » Le superflu devint le nécessaire, ajoute Sénèque, dont Voltaire a immortalisé le mot dans notre langue « Quœ supervacua fuerunt . facta tint necessnria . »

La culture du palais sembla devenir Tunique but de la vie. Horace veut que personne ne se donne des airs d’entendre la gastronomie s’il n’a d’abord approfondi l’art de déguster minutieusement, prius exacta tenui ra tione saporum. A force de le mettre à l’essai, on parvint à donner au palais une telle délicatesse, que maints épicuriens le regardèrent comme une preuve de la divinité. C’est peut-être cette plénitude de jouissances qui porta l’homme à se regarder comme sa propre fin et comme un Dieu. Aucune époque ne fut aussi féconde en divinisations. César obtint du peuple la dignité de souverain pontife, place unique, perpétuelle, qui mettait à la tète de la religion et de tous les collèges de prêtres ; tous les empereurs, depuis Auguste, voulurent la posséder. Auguste imagina des repas de douze personnes, chacun des convives représentait un dieu ou une déesse; il les présidait sous le costume d’Apollon ; on appela ces soupers le festin des douze divinités. Plusieurs empereurs se firent traiter en dieu; presque tous furent re-' gardés comme des dieux après leur mort. Jamais on ne commençait et on ne finissait un repas sans offrir des libations aux dieux. Tacite nous apprend que toutes les lois de la table étaient sacrées, sacra mensœ , et Cicéron remarque que ceux qui se jouaient du sacrilège et du crime, n’osaient pas violer cette étiquette.

La langue finit par confirmer tous ces usages. Les Grecs envisageaient la table comme une simple réunion de mangeurs ou de buveurs ; pour les Romains, remarque Cicéron, la vie s’identifia avec la table dans le mot de convivium .

On ne perdait pas un moment. Condamné à mort, Lu-

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cain se hâta d’écrire à son père pour lui indiquer quelques corrections de vers, et ne tendit les bras au médecin qui devait lui ouvrir les veines, qu’après avoir fait le repas le plus copieux.

Libon Drusus, arrière-petit-fils de Pompée, petit-neveu de Scribonia, femme d’Auguste, et commensal de Tibère, prévint par le suicide la mort qu’il attendait depuis que ses conspirations avaient été dénoncées et examinées en plein Sénat, Quand il échappa, au moyen de deux coups d’épée, aux soldats qui venaient l’arrêter, il avait demandé le dernier plaisir aux excès de la table,

La mort même ne fut considérée que comme un changement de service : de là cette expression de souper chez Pluton. On ne manquait pas de jeter et de brûler sur les bûchers des morts des plats étiquetés. La mort devint une nouvelle occasion de repas. En février, il y avait un jour spécialement consacré à porter de la nourriture sur les tombes. « On s’asseyait autour de la fosse où l’on avait jeté lTiuiJe, la farine et le sang de fa vjctiine, après l’avoir égorgée en leur honneur, dit Pluche. Il était évident que les morts prenaient plaisir à ces repas et à ce qu’on versait spécialement pour eux dans la fosse. Ils venaient sans doute consommer le miel et les liqueurs qui y disparaissaient; et si l’on se contentait de leur présenter des liqueurs, c/est que leur état de morts ne pouvait s’accommoder de nourritures grossières. On se repaissait donc de cette idée folle que les ombres venaient boire ou goûter ces liqueurs à longs traits, tandis que les parents mangeaient le reste du sacrifice sur les bords de la fosse. Les parents faisaient deux fosses, l’une où ils jetaient du vin, du miel, de Peau et de la farine pour occuper le gros des morts; l’autre où ils Versaient le sang de la victime qu’on voulait manger en famille. Ils s’asseyaient sur le bord de cette dernière, et ayant leur épée auprès d’eux, ils écartaient par la vue de cet instrument le commun des morts, peu sensibles à leurs affaires. » Ainsi, morts en général et en

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particulier et vivants, rien n’était oublié; on appelait parentales , les festins donnés ou aux funérailles ou aux anniversaires de funérailles.

Il y avait tant de dieux et de déesses de reconnus, que les fêtes fournissaient une multitude de prétextes et de raisons de rester à table. Les moissons et les vendanges étaient honorées convenablement. Mais les Saturnales étaient la plus grande solennité; c’était un festin continuel de plusieurs jours qui confondait toutes les classes et tous les rangs.

Dans toutes les fêtes on ne se contentait pas d’immoler aux dieux tout ce qu’il y avait de plus beau et de plus délicat; on enlevait leurs statues de leur piédestal, et on les couchait sur des lits que l’on entourait des mets les plus exquis, comme si l’on se fût proposé de les inviter à un festin.

C’était l’aflaire des prêtres. Comme toutes les victimes immolées leur revenaient de droit, et qu’ils ne sacrifiaient que des animaux sans tache et sans défaut, la somptuosité de leurs tables passa en proverbe. Les prêtres Saliens furent regardés comme les Apicius du sacerdoce, et leurs plats comme la perfection de l’art culinaire, ainsi que le prouvent ces mots saliares dapes , epulari saliarem in modum. II y avait des prêtres épulons dont la principale fonction consistait à préparer un banquet somptueux, lectisernium , en l’honneur de Jupiter et des douze grands dieux. L’un d’eux du nom de Cestius, s’est fait ériger un tombeau en forme de pyramide; c’est l’unique monument de ce genre qui soit resté à Rome, près de la porte Saint- Paul, grâce à ce Cestius.

Il était naturel que les pauvres cherchassent à profiter des bénéfices d’une pareille société ; le goût nivela tous les rangs. Martial avoue qu’il passa trente jours* sans souper chez lui. Horace se donne pour le commensal de Mécène. Néron et Héliogabale s’invitaient chez leurs familiers ; Tibère demanda, en plein Sénat, à partager, sans façon, le dîner de Sestius Gallus. Bien qu’attentif à distinguer soigneusement dans ses repas, toujours réguliers, les rangs et les personnes, Auguste, dit Suétone, admit une fois un affranchi à sa table, et il fit manger avec lui un soldat de sa garde, chez qui il était à la campagne. Héliogabale envoyait souvent, après son souper, chercher le préfet de Rome pour boire avec lui ; il mandait aussi les préfets du prétoire, et les y faisait contraindre, en cas de refus, par les maîtres des offices. Il avait encore l’habitude d’inviter à souper huit chauves, huit borgnes, huit goutteux, huit sourds, huit nègres ou huit hommes fort grands, ou bien encore huit hommes extrêmement gros, qui ne pouvaient se placer sur le même lit, et dont l’embarras l’amusait beaucoup. C’est Lampride qui nous fournit ces curieux détails. L’empereur Vérus admettait toujours des esclaves à sa table pendant les Saturnales et les autres fêtes. Caligula était tellement attaché à la faction des verts, qu’il allait souvent manger dans des écuries avec ceux qui en faisaient partie. Dans sa jeunesse Vitellius fréquenta les tavernes; Commode, d’un âge plus mûr, profitait du soir pour courir les mêmes lieux. Suivant Suétone, l’empereur Claude s’écria un jour dans le Sénat, où il était question <}es bouchers et des marchands

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