‹ Histoire de la Table, curiosités gastronomiques de tous les temps, etcChapitre 7 sur 39 · SA L LF, S A MANGER DF. S ROMAINS · texte numérisé non relu

SA L LF, S A MANGER DF. S ROMAINS

Le goût de la table fit, de la salle à manger, la plus belle pièce de la maison. « On se regarde comme pauvre et misérable, disait Sénèque, quand les murs 11e brillent pas de belles pièces de marqueterie, achetées à grands frais et arrondies par le ciseau; si au marbre d’Alexandrie ne se mêlent point des incrustations de marbre de Numidie; si à l’entour ne règne pas un cordon de mosaïque dont les couleurs, à grand’peine assemblées, imitent la peinture ; si le plafond n’est lambrissé de verre. Nous en sommes arrivés à un tel point de délicatesse que nous ne voulons plus marcher que sur des pierres précieuses. Eo deliciarum pervenimus ut nisi gemmas calcare nolimus. »

Ce païquet, pourtant si riche, paraissait trop commun. Héliogabale parsemait ses salles à manger de roses, de*lis, de violettes, de narcisses et de toutes sortes de fleurs. Pour mieux traiter Antoine, Cléopâtre fit couvrir le plancher de sa salle à manger d’une coudée de feuilles de roses; elle avait consacré plus de deux mille francs à cette espèce de tapisserie.

Les murs suintaient aussi les essences. Sénèque constate qu’on avait trouvé le moyen de faire monter, par des tuyaux cachés, le parfum du safran à une hauteur prodigieuse, et d’en vomir des bouchées où l’on voulait. «Un jour que Néron se parfumait, raconte Plutarque, avec une essence très-précieuse, il en arrosa légèrement Marçus Othon. Le lendemain, celui-ci donna q

in st oi arc de la taule

souper au prince; et lorsqu’il entra dans la salle, il vit de tous côtés des tuyaux d’or et d’argent, qui répandaient des essences du plus grand prix avec autant de profusion que si c’eût été de l’eau, en sorte que les convives en furent trempés. »

Le plafond ménageait encore des surprises. Sénèque nous apprend que les plafonds étaient mobiles et se succédaient continuellement sous des formes nouvelles; ils changeaient à chaque service. Dans son palais d’or, Néron avait voulu que dans les salles à manger, le plafond fût fait de tablettes d’ivoire mobiles ; de temps en temps il s’ouvrait pour lancer des parfums et des fleurs sur la tète des convives. Dans les salles d’Héliogabale, ces plafonds mobiles rendaient parfois une telle quantité de violettes et de fleurs sur les gens attablés, que quelquesuns moururent étouffés, faute d’avoir pu se dégager de cette grêle de bouquets.

Héliogabale faisait chauffer ses salles avec des aromates, des Indes.

Les salles à manger étaient aussi spacieuses que belles. Calliste, célèbre et puissant affranchi de Claude, avait une salle à manger décorée de trente colonnes d’onyx.

Les Romains, de même que les Grecs, avaient ordinairement trois salles à manger, une pour l’hiver, une autre pour l’été; la dernière servait aux demi-saisons. Vitruve recommande pour les salles d’hiver une vue sur le couchant; pour celles d’été l’exposition du nord, et il réserve l'orient pour le reste de l’année. Cet usage était emprunté aux Asiatiques. Pétrone donne à son Trimalcion quatre salles en l’honneur des quatre saisons; c’était un luxe.

Dans son palais d’or, Néron avait une salle à manger qui était ronde, et tournait jour et nuit pour imiter le mouvement circulaire du monde.

Pour consacrer le souvenir de Mammée, sa mère,

Alexandre-Sévère fit construire des salles à manger du nom de M animées.

Lucullus distingua ses salles par le prix des repas qu’il y donnait. Ainsi la dépense de chaque festin, dans la salle d’Apollon, était fixée à 25,000 fr.

Suivant Vairon, Lucullus aurait inventé la salle en plein air; car, à Tusculum, il fit construire -une salle à manger au milieu d’une magnifique volière, afin d’avoir pour concert le ramage des oiseaux les plus rares,

Claude donna d’immenses repas dans des vastes em^ placements, et il avait, d’ordinaire, jusqu’à six cents convives,

Néron soupait quelquefois dans un lieu public que l’on fermait, comme la Naumacliie, le Champ-de-Mars et le Grand-Cirque, et il s’y faisait servir par toutes les courtisanes de la ville, et par des danseurs de Syrie.

Le bord de l’eau eut aussi ses amateurs.

Claude commanda une fois l’un de ses grands festins près du canal d’écoulement du lacFicin, mais il faillit être submergé par les eaux qui firent tout à coup irruption.

Toutes les fois que Néron se rendait à Ostie par le Tibre, et qu’il passait en naviguant près du golfe de Baies, on établissait tout le long du rivage de petites hôtelleries où des femmes de distinction, imitant les manières des aubergistes et des courtisanes, pressaient les voyageurs de descendre, et se les disputaient.

A la fin, on s’aventura sur l’eau.

Caligula fit construire des vaisseaux liburniens à dix rangs de rames, et dont les voiles étaient de diverses couleurs, et la poupe garnie de pierres précieuses. On y voyait une grande quantité de bains, de galeries et de salles à manger, une grande variété de vignes et d’arbres fruitiers. C’était sur ces navires qu’il côtoyait la Campanie, mollement couché, en plein jour, au milieu des danses et des symphonies.

Tigellin ménagea une surprise dq même genre à Né-

ron : « On construisit, sur l’étang d’Agrippa, dit Tacite, un radeau que d’autres bâtiments faisaient mouvoir, et sur lequel on servit le festin. Les navires étaient ornés d’ivoire et d’or. Les rameurs étaient jeunes, et on les avait rangés suivant leur âge et leur habileté dans la corruption. Tigellin avait rassemblé, de tous les points de la terre, des oiseaux, du gibier, et même les poissons de l’Océan. » Les bords de l’étang étaient remplis de femmes de toutes les conditions et dans toutes les attitudes. Les chants et les danses ne cessèrent point. Tout ce qui peut éblouir les yeux avait été aussi bien préparé que le festin.

L’empereur Vérus préféra la maison de campagne; il s’en fit construire une magnifique, où il passait plusieurs jours de suite avec des affranchis et ses camarades dans tous les excès de table. 11 avait un ministre des plaisirs, des joueurs de harpe et de flûte, des histrions, des bouffons, des acteurs mimiques, des joueurs de gobelets.

A la fin, les camps se ressentirent de tous ces exemples.

Dans une expédition eu Germanie, Tibère se fit une habitude constante, dès qu’il eut passé le lthin, de prendre ses repas sur le gazon ; il y couchait même, sans vouloir de tente. Pour apprendre aux soldats à supporter la fatigue, Adrien se plut à vivre lui-mème en soldat au milieu d’eux, prit ses repas en leur présence, et se nourrit comme eux, de lard, de fromage et de piquette. Il fit détruire dans son camp les portiques, les grottes artificielles, les jardins d’agrément et les salles «. à manger, ce qui prouve que l’armée avait fini par suivre le torrent de la coutume, et qu’elle avait bien dégénéré, depuis Tibère.

Les tables étaient portatives, et se renouvelaient avec les services. Elles étaient généralement en cèdre ou en ivoire, et incrustées d’or, d’argent et de pierreries. Pline mentionne des pieds d’onyx. Bien que Sénèque ne vécût que de figues, de pain arrosé d’eau, et mangeât rarement de la viande, il possédait cinq cents tables de bois de cèdre montées «l’ivoire, et toutes pareilles, suivant Xiphilin. 11 est vrai qu’en quatre années de faveur, il avait amassé une fortune de soixante millions.

Le citre de Mauritanie était surtout recherché pour les tables.

On conserva longtemps, comme une curiosité, la table de citre que Cicéron avait achetée 200,000 francs. Asinius Gallus en eut une de 220,000 francs; celle de Céthégus atteignit 280,000 francs. Tibère en posséda une qui avait quatre pieds et deux pouces de diamètre, mais son épaisseur n’était que d’un pouce et demi.

Les BaVbares eux-mèmes, lancés par la Providence pour châtier les Romains, ne pouvaient résister à cette fascination du luxe. Aussi Attila eut-il une table en argent, et, quand il fut mort, on l’enferma dans trois cercueils : le premier était d’or, le second d’argent, et le troisième de fer.

Les Romains avaient l’habitude de manger, couchés sur des lits. Ces lits devinrent un autre objet de luxe.

Carvilius Poîlion, chevalier romain, couvrit ses lits de plaques d’argent, puis il préféra l’or. Héliogabale voulut des lits en argent massif.

Quelquefois Héliogabale garnissait sa table de nappes sur lesquelles étaient figurés à l’aiguille ou en tapisserie

tous les plats qui devaient paraître aux différents services. Mais habituellement, toutes ses nappes étaient d’étolfes d’or ; ce fut le premier qui en introduisit l’usage. Gallicn n’eut aussi jamais que des étoiles d’or pour nappes.

Adrien se permit, le premier, l’usage des serviettes d’étoffes d’or, et fut imité par Héliogabale. Alexandre- Sévère se contenta de serviettes fort simples, souvent garnies de bandes d’écarlate.

Les lits de table participèrent au même honneur. Néron donna jusqu’à 800,000 francs pour des tapis de Babylone destinés à couvrir ses lits. Héliogabale préféra les étoffes d’or.

Héliogabale parsemait ses lits de table de roses ; il choisit le safran pour un repas qu’il offrit aux premiers personnages de l’État. Carin employait des roses de Milan pour décoration de ses lits de table.

Les coussins sur lesquels on s’appuyait ne laissaient rien à désirer à la mollesse.

Héliogabale ne se couchait habituellement que sur des coussins faits avec du poil de lièvre ou avec le duvet qui se trouve sous les ailes des perdrix, et il en changeait souvent.

Elius Vérus imagina un lit formé de quatre gros coussins, de toutes parts entouré d’un léger réseau et rempli de feuilles de roses dont on avait ôté le blanc. Il s’y couchait, couvert d’un voile tissu de lis, et parfumé des plus suaves odeurs de Perse.

Héliogabale introduisit l’usage «le ranger par terre, en demi-cercle, les coussins des lits de table, afin que les esclaves pussent les vider du côté des pieds. Mais il faisait donner, au lieu de ses coussins ordinaires, à ceux de ses convives qui étaient de basse condition, des sacs de cuir remplis de vent, qu’il ordonnait de vider pendant le repas, de sorte que la plupart de ses commensaux se trouvaient tout à coup sous la table pour manger, chose peu commode.

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Le service ne fut pas négligé. Pline remarque que les vases de terre eux-mêmes furent un objet de luxe.

Dans ses expéditions, César portait avec lui, pour en parer son logement, des bois de marqueterie et des pièces de mosaïque. Dans la tente d’Attila, on remarquait des plats d’argent et des coupeS d’or et d’argent. La vaisselle précieuse ne pouvait donc pas rester sous la surveillance des esclaves. « Tout le monde, dit Sénèque, a des mulets pour porter ses cristaux, ses vases murrhins, ses coupes ciselées par de grands artistes. Il est pitoyable de paraître avoir une vaisselle à l’épreuve des cahots. »

Dès le temps de Sylla, on comptait à Rome près de 500 plats d’argent du poids de 100 livres; beaucoup de citoyens durent leur proscription à leur vaisselle.

Un des esclaves de Claude, Dru^illanus Rotundus, intendant de l’Espagne citérieure, eut un plat d’argent pesant 500 livres ; pour le fabriquer, il fallut construire exprès un laboratoire. Sous Claude, on vit d’autres plats d’argent du poids de 800, et même de 850 livres.

L’acteur Ésope paya un plat de poisson 20,000 francs.

L’empereur Yitellius commanda des plats si énormes qu’on les appela les plats-étangs ; il en eut un qui lui revint à 200,000 francs; pour le fabriquer, on fut obligé d’établir un four en plein air. Il était tout en argent, dit Xipliilin, et fat conservé comme un vase consacré aux dieux, jusqu’au règne d’Adrien qui le lit fondre.

Afin de répondre à ce goût de l’empereur Yitellius pour le gigantesque, son frère lui servit, au repas qu’il lui donna le jour de son entrée à Rome, un plat d’une

telle grandeur qu’on le surnomma U boucliei' de Minerve protectrice .

Héliogabale poussa l’argent jusqu’à la cuisine. Il fut le premier qui eut des marmites à réchaud, ainsi que des chaudrons et autres ustensiles en argent. Il possédait des centaines de vases d’argent sculptés; quelques-uns pesaient 100 livres, et représentaient des scènes très-libres.

L’épouse de Titus, l’un des trente tyrans, Calpurnia, de la famille des Pisons, possédait un bassin du poids de 100 livres d’argent, sur lequel était gravée l’histoire de ses ancêtres.

L’argenterie était devenue si commune, que c’était une singularité que d’en manquer. On nota qu’Aurélien n’eut jamais de vase d’argent qui dépassât 30 livres. Alexandre-Sévère n’ayant jamais possédé plus de 200 livres pesant de vaisselle d’argenterie, ses amis lui prêtaient leur vaisselle, quand il en avait besoin. 11 comprit que l’argenterie était devenue nécessaire ; aussi fournis sait-il aux gouverneurs de province 20 livres pesant d’argent qu’ils devaient rendre après leurs charges.

Niger ayant vu quelques soldats boire dans un gobelet d’argent, défendit, sans restrictions, l’usage de l’argenterie pendant la guerre, et ordonna de recourir aux vases de bois. Ses troupes ne lui pardonnèrent pas cette sévérité.

L’or eut aussi son tour. Cléopâtre ne présentait à Antoine que de la vaisselle en or, enrichie de pierreries, qui passa plus tard dans les mains de Zénobie. Il fallait que l’or fût devenu bien commun pour amener Tibère à décréter qu’à l’avenir on n’userait plus dans les repas de plats d’or massif, et qu’on ne les emploierait que dans les temples pour le sacrifice et pour le service des dieux. Quelques-uns ayant douté si les défenses portées par cet édit s’étendaient aux ornements d’or, attachés à la vaisselle d’argent, Tibère eut intention de déclarer qu’il les proscrivait aussi.

Mais de tous les vases de la table, ce fut la coupe qui attira le plus rattention de l’opulence et de l’art.

Àlexandre-Sévère avait des coupes de peu de valeur, mais brillantes de propreté.

L’empereur Tacite aimait extrêmement le verre bien travaillé.

L’empereur Vérus eut une coupe de cristal d’une grandeur étonnante.

Gallien disait que le verre était trop commun, et ne se servait que de coupes d’or, enrichies de pierreries.

Caligula avait même une coupe d’or à l’usage de son cheval.

Malgré leur prix, on prodiguait ces coupes. Pline rapporte que Ptolémée donna un repas de raille couverts où chaque convive buvait dans une coupe d’or. Dans un repas fameux que l’empereur Vérus offrit à douze amis, on ne but jamais deux fois dans la même coupe, quoique toutes les coupes fussent et de cristal d’Alexandrie, et d’or, et d’argent, plus ou moins ornées de pierreries.

L’art ajoutait encore à la matière. Pline a conservé le nom des artistes qui ont employé leur talent à ciseler des coupes.

« Je crois devoir mentionner, au sujet de la famille des Macriens qui fleurit encore aujourd’hui, dit Trébellius Pollion, une particularité qui l’a toujours distin- ' guée. Les hommes ont toujours porté sur leurs anneaux et sur leur argenterie l’image d’Alexandre-le-Grand. Cornélius Macer présenta au pontife, dans un repas qu’il donna dans le temple d’Hercule, une coupe d’éleetre, sur laquelle était gravée, au milieu, la tête d’Alexandre et tout autour l’histoire de sa vie, retracée par de petites figures en relief ; il la fit même passer de main en main à tous les convives. »

L. Crassus donna 20,000 francs de deux coupes, ciselées par Mentor. Avant de mourir et pour déshériter l’empereur qu’il détestait, le consulaire Pétrone brisa une coupe qui avait coûté 60,000 francs. Néron ne regarda

HISTOIRE DE LA TA DLL

pas à 200,000 francs pour boire dans une coupe de prix.

Tel était le prix des objets qui décoraient les buffets, qu’un vase murrhin qui ne contenait pas plus de trois setiers se vendait plus de 140,000 francs, en prenant l'estimation la plus faible, car il y a des traducteurs qui la doublent et la triplent à l’occasion de cette rareté, et des deux coupes de Néron et de Pétrone.

Aurélien essaya de réprimer l’abus excessif de For dans les décorations des appartements et dans la fabrication des vêtements, mais il n’osa pas prohiber les coupes et les vases d'or.

Ajoutons, pour les curieux, qu’ Héliogabale ne prenait pour urinoires que des coupes murrhines et d’onyx; il exigeait des vases d’or pour l’autre service. Onus ventris auro excepit , dit Lampride ; in myrrhinis et onychinis minxit . Marc-Antoine avait aussi consacré des vases d’or aux mêmes fonctions.

Il était d’étiquette de ne se présenter à table qu’avec une couronne de fleurs; on la conservait jusqu’à la fin du repas. Caton d’Utique ne renonça à cet usage que dans les jours de calamité publique.

Il était aussi d’étiquette d’avoir des habillements affectés aux repas. On les emportait en ville; on ne les quittait qu’après le repas, au moment de rentrer au logis.

Tacite a proclamé le consulaire Pétrone l’arbitre du bon goût, à cause de son luxe érudit, luxu erudito , de son savoir-vivre et de son intelligence du service.

Tous les Romains se piquaient de cultiver cet art.

Écoutons Plutarque traduit par Ainyot : « On dit que Paulus Æmilius, celui qui défit le roi de Macédoine Perséus, après sa victoire, fit de beaux et magnifiques festins, esquels il observa toutes choses en ordre et disposition merveilleuse, disant que d’une même suffisance d’entendement dépendait et procédait le savoir ordonner une bataille bien formidable aux ennemis et un festin bien agréable aux amis, car l’un et l’autre dépendent d’un bon jugement et de savoir bien ordonner. »

Claude poussa l’attention de l’ampliitryon à un point incroyable. Ayant appris qu’un de ses. amis avait failli mourir pour s’ètre trop retenu devant lui, il fut sur le point de publier un édit qui tolérait les sons et les odeurs de toute nature à sa table.

• v Le texte de Suétone est clair comme du français : Bicitur stiam meditatus ediclum , quo veniam daret , / latum crepitumque veniris in convivio emittendi . quant periclitatum quemdamprœ pudore ex contineniia reperisset .

Tous les désirs de Trimalcion dans Pétrone étaient ainsi exaucés.

Gordien II affectionnait les mets froids ; mais tout le monde penchait pour le chaud. On trouva le feu perpétuel. Laissons parler Sénèque : « O cuisiniers, apportant les réchauds, même avec les plats ! Notre luxe en est arrivé à ce degré de raffinement que, dans la crainte que les mets ne se refroidissent ou qu’ils ne chauffent pas suffisamment notre palais endurci, la cuisine accompagne le souper. »

Pour découvrir les fraudes des pourvoyeurs, Adrien se faisait apporter, les jours où il donnait de grands repas, les plats des autres tables, même des dernières.

Pour donner l’exemple de l’économie, Tibère faisait servir chez lui, dans les repas les plus solennels, des viandes de la veille, déjà entamées, comme la moitié d’un sanglier, disant que cette moitié était aussi bonne que le tout.

L’empereur Tacite rapportait toujours chez lui les vie-

tiraes qu’il avait immolées aux dieux, et il les faisait manger aux personnes de sa maison, quoiqu’elles appartinssent aux prêtres.

Pertinax poussa F avarice, comme particulier, jusqu’à faire servir à ses convives des moitiés de laitues et d’artichauts ; et, à moins qu’il n’eut quelque pièce de gibier, neuf livres de viandes, partagées en trois services, étaient tout ce qu’il offrait à ses amis, quel qu’en fut le nombre. Si l’envoi était plus considérable, il gardait le surplus pour le lendemain, ayant toujours beaucoup de convives. Empereur, il ne changea rien à sa manière de vivre. Voulait-il envoyer à quelqu’un *de ses amis des mets de son dîner, c’étaient deux tranches de viande et un plat de tripes, et quelquefois des aiguillettes de volailles. Jamais il ne mangea de faisan à sa table particulière ; jamais il n’en envoya à personne.

Didius Julien mangeait plusieurs jours de suite, soit du cochon de lait, soit du lièvre, ou de tout ce qu’on lui envoyait. Il n’en perdait pas un morceau. A défaut de viande, les légumes et les fruits lui suffisaient.

Septime -Sévère avait un ordinaire fort simple.

L’empereur Tacite voulait qu’on ne servît sur sa table que des choses de la campagne; on n’y voyait du faisan qu’aux grandes fêtes et aux anniversaires de naissance des membres de sa famille.

Albin soupait seul habituellement et ne montrait aucun goût dans les repas qu’il donnait. L’abondance était son fait.

La table d’Alexandre-Sévère n’était ni somptueuse ni mesquine, mais très-bien tenue. Aux fêtes de Gybèle, aux jours Apollinaires, aux Saturnales et autres solennités, on l’augmentait d’un faisan ou deux et d’autant de poules.

Auguste mangeait fort peu et des choses communes. Il aimait surtout le pain bis, les petits poissons, les fro- * mages et les fruits. N’obéissant qu’au besoin de son estomac, et ne suivant que son appétit, il lui arrivait sou-

vent de souper seul, soit avant, soit après le repas de ses convives, qui avaient la liberté de ne pas l’attendre et de continuer sans lui.

Sa table était de trois services ordinairement, et de six dans les grandes occasions. Il célébrait avec magnificence les fêtes civiles et religieuses.

Les festins de Dioclétien étaient courts, mais splendides.

Titus visa plus à l’agrément qu’à la profusion.

Macrin avait toujours des soupers fort somptueux.

Galba faisait un repas avant le jour, et il avait encore un immense appétit au souper. Il y avait une telle abondance de mets, qu’il en faisait passer les restes de main en main, jusqu’au bout de la table, pour être distribués à ceux qui servaient.

Néron prolongeait ses repas depuis le milieu du jour jusqu’au milieu de la nuit.

Les soupers de l’empereur Vécus duraient toute la nuit.

Commode ne perdait pas une minute, et mangeait même dans le bain.

La vie et le règne de Vitellius ne furent qu’une orgie continuelle. On ne s’occupait qu’à rechercher ce qu’il y avait de plus précieux sur la mer et sur la terre pour charger les tables et irriter l’appétit. Le zèle enfanta des mets qui conservèrent le nom de Vitellius. Il faisait ré-* gulièrement quatre et cinq repas par jour, et ces repas étaient des noces pour l’abondance et le raffinement. Les cuisiniers ne pouvaient suffire à tant d’ouvrage ; aussi fallut-il affecter des cuisiniers à chaque repas et leur ménager des jours de repos.

C’étaient les esclaves qui servaient partout à table.

Dans les premiers jours de son règne, Claude n’osait s’asseoir à aucune' table de festin sans avoir autour de lui une garde armée de lance, et, au lieu d’esclaves, des soldats pour le servir.

Caligula souffrit que plusieurs sénateurs, honorés des

HISTOIRE DE I?\ TABLE

premières dignités de l’État, se tinssent, pendant ses repas, debout derrière son lit ou à ses pieds, une serviette sous le bras.

Marc-Aurèle permit aux citoyens les plus distingués de déployer dans leurs festins le même appareil que lui, et d’y employer des serviteurs semblables aux siens.

Alexandre -Sévère distribuait toujours lui-même aux officiers de sa table, avec la gravité d’un vieillard et d’un père de famille, le pain, les légumes, la viande et les fruits.

L’ordre de service n’était pas moins varié.

« En été, dit Lampride, Héliogabale donnait des festins dont le service était de différentes couleurs : aujourd’hui, par exemple d’un vert foncé ; un autre jour, d’un vert clair ; un autre, d’un vert bleuâtre, et ainsi des autres, la couleur variant toujours, pendant toute la durée de l’été. »

« Géta, raconte Spartien, avait l’habitude, principalement les jours où il donnait des repas, de faire servir les mets suivant l’ordre des lettres de l’alphabet, par des esclaves instruits de cette coutume, comme l’agneau, les alouettes, les artichauts, ou bien les poulets, les perdrix, les paons, le pâté et tous les aliments dont le nom commençait par la même lettre, ou bien encore les faisans, la farce, le fromage et ainsi du reste ; ce qui, dans sa jeunesse, le faisait passer pour un convive aimable. »

Autre manie : «Héliogabale, dit Lampride, avait pour ses repas cette singulière habitude ; il se faisait servir, un jour, des faisans, et tous les mets de sa table n’étaient, ce jour-là, que chair de faisan; un autre jour, des poulets ; un autre, une sorte de poisson ; un autre encore, une autre sorte; un jour, de la chair de porc; un autre, de la chair d’autruche ; un autre, des légumes ou des fruits, delà pâtisserie, du laitage. »

Ces festins d’Héliogabale étaient si splendides qu’on y comptait quelquefois jusqu’à vingt-deux services, com^

posés d’une quantité innombrable de mets. Il trouva plus plaisant et plus commode de faire un pèlerinage et une station de chaque service. « On préparait, continue Lampride, chez chacun de ses amis un service différent; et quoique l’un d’eux demeurât au Capitole, l’autre sur le mont Palatin, un troisième près des remparts, celui-ci sur le mont Célius, et celui-là de l’autre coté du Tibre, il se rendait, tour à tour, avec sa suite, dans ces diverses maisons. L’on y mangeait de tous les mets, et l’on se lavait à chaque service ; la journée tout entière suffisait à peine à ce seul repas. »

Pour comprendre ces stations, il faut se rappeler que le nombre des convives était fort restreint. On croit que Yérus fut le premier qui donna un repas où se rassemblèrent douze convives. Ausone n’en invitait que cinq, et regardait le surplus comme une cohue :

Quinque advocavi. Sex enim convivium Cum rege justum : si super, convicium est.

Ànlu-Gelle nous explique ainsi cet usage et d’autres bienséances de la table : « Parmi le recueil de pièces qui composent la Satire Ménippée de Varron, il se trouve un livre très-amusant intitulé : Vous ignorez ce que le soir vous prépare. C’est la peinture d’un repas charmant, du nombre des convives, de la manière dont tout se doit passer à table, et des choses qu’on doit y servir. L’auteur dit que le nombre des conviés doit au moins égaler • celui des Grâces et 11e point excéder celui des Muses, c’est-à-dire qu’il ne doit jamais être au-dessous de trois, ni aller au-dessus de neuf. » Trop de inonde rend une fête trop bruyante. Aussi les Grecs et les Romains ne rassemblaient jamais plus de neuf personnes à leur table. « Quatre choses, ensuite, sont indispensables à l’ordre parfait d’un repas agréable, savoir : des convives pleins de gaieté, un endroit bien choisi, une heure convenable

et un service soigné. Il faut s'entretenir familièrement des choses qui ont rapport au commerce ordinaire de la vie, et dont on ne peut s’occuper ni au barreau, ni dans le cours des affaires. L’hôte doit moins se piquer d’étaler de la magnificence que d’éviter de faire paraître une parcimonie hors de saison. Il n’est pas nécessaire que les mets soient exquis ; l’on doit préférer ceux qui flattent le goût, sans nuire à la santé. »

C’est le même Varron qui a dit : « Dans un festin, l’on ne doit pas s’empresser d’ôter de dessus la table les mets et le vin, afin que les choses paraissent moins être trouvées en trop petite quantité qu’en trop grande abondance. »

Auguste montrait une très-grande aménité à table, et engageait lui-même la conversation avec ceux qui se taisaient ou qui ne s’entretenaient qu’à voix basse. Soit à Rome, soit ailleurs, Adrien admettait à sa table les principaux de l’empire et s’entretenait agréablement et familièrement de toutes choses pendant le repas. Alexandre-Sévère était si affable, dans ses festins, que les convives pouvaient demander, sans façon , tout ce qu’ils voulaient.

Suivant Suétone, César était si indifférent à la qualité des mets, qu’un jour qu’on lui avait servi, chez un de ses hôtes, de l’huile gâtée au lieu d’huile fraîche, ce fût le seul des convives qui ne la refusa point, et que même il affecta d’en redemander pour épargner à l’amphitryon le reproche, même indirect, de négligence ou de rusticité. Une autre fois, il lit mettre aux fers son panetier, pour avoir servi à ses convives un autre pain que celui dont il mangeait.

Pline le Jeune s’est plaint énergiquement des amphitryons qui ont à la même table des mets et des boissons différents suivant la qualité des hôtes. 11 prêche éloquemment l’égalité du partage. Dans sa Satire sur les Parasites , Juvénal essaye de faire cesser les avanies auxquelles on les condamnait et cette différence de traite

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inents qu’ils subissaient. « Je ne te demande qu’une chose, dit-il à celui qui reçoit, c’est d’ètre civil à table avec les convives. Sois, après cela, comme tant d’autres, riche pour toi, pauvre pour tes amis. Solum poscimus ut cœnes civiliter. »

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