‹ Histoire de la Table, curiosités gastronomiques de tous les temps, etcChapitre 8 sur 39 · DE LA BOISSON DES ROMAINS · texte numérisé non relu

DE LA BOISSON DES ROMAINS

On ne commençait aucun repas c ans offrir des libations aux dieux.

« Le vin, chez les anciens, dit Walckenaër, était trop liquoreux, trop capiteux pour qu’on pût le boire pur; il fallait le mélanger avec de l’eau, au moyen d’une tasse ou d’un verre nommé cyathus, qui contenait la douzième partie d’un sextarius , vase dont la capacité était à peu près celle du litre, et dont on se servait pour la table. Les esclaves qui versaient à boire étaient chargés de faire ce mélange selon les ordres des convives; ils n’avaient point d’autre occupation, et pour cette fonction on choisissait toujours les plus beaux. » Walckenaër ajoute : « Les bons vins des anciens ressemblaient beaucoup à nos vins de liqueur que nous ne mettons pas en cave, mais qu’on renferme en bouteilles dans des armoires, si on veut qu’ils s’améliorent. »

Malgré cette qualité du vin, qui nous fait comprendre pourquoi saint Paul, saint Jérôme et la plupart des Pères de l’Église signalaient les inconvénients du vin et conseillaient de s’en abstenir ou du moins d’en user médiocrement, l’eau simple était peu d’usage. A l’armée, Caton le Censeur ne buvait que de l’eau ; seulement, lorsqu’il éprouvait une soif ardente, il demandait

HISTOIRE DE LA TAREE

du vinaigre, ou, s’il sentait ses forces trop affaiblies, il prenait, en petite quantité, du vin médiocre. Dans ses meilleurs jours, il se contenta du vin de ses esclaves.

Tous les jours Alexandre-Sévère buvait à jeun près d’un setier d’eau fraîche, et, en sortant du bain, il prenait du lait avec du pain en assez grande quantité.

Vespasien buvait de l’eau d’une façon immodérée, mais c’était de l’eau glacée qu’il demandait.

« L’argent, dit Pline, a mis des distinctions, même entre les éléments. Les uns boivent de la neige, les autres de la glace. On fait provision de froid pour le temps des chaleurs. On a trouvé le secret de faire geler la neige au fort de l’été. D’autres font bouillir l’eau et la transforment en glace, un moment après. » Si l’on clarifiait le vin, c’était avec de la neige, et c’était avec de la neige pilée que l’on entretenait la fraîcheur des boissons dans de vastes coupes, au grand scandale de Sénèque.

« C’est Néron, dit Pline, qui a imaginé de faire bouillir de l’eau et de la mettre ensuite dans du verre pour la rafraîchir dans la neige : par là on a l’agrément de boire frais, sans redouter les inconvénients de l’eau de neige. »

Socrate tolérait volontiers quelques excès de vin. Sénèque nous défend de blâmer l’ivrognerie de Caton et veut presque la faire passer pour une vertu. C’est nous promettre une féconde moisson de curiosités.

Le bâton de sarment était un des attributs du centurion, et il s’en servait pour punir les soldats qui ne faisaient pas leur devoir. « Le cep de la vigne, dit Pline, est une distinction militaire, une marque de commandement et d’autorité. Entre les mains du centurion, il anime les soldats par l’espérance d’un pareil grade et il leur fait gagner le rang qui les éloignait des enseignes: il sert aussi à châtier les soldats en faute, mais à titre de châtiment civique, en sorte que c’est une espèce de peine honorable. »

Pour que leurs devoirs leur parussent à la fois plus

sacrés et moins pénibles, Auguste voulut que tous les sénateurs, avant de s'asseoir, fissent une libation de vin et d’encens à la divinité du temple où Ton siégerait.

Dans le mois d’août, le vin avait un jour de fête; on faisait une libation de vin nouveau en l’honneur de Jupiter et de Vénus.

Auguste faisait un usage très-modéré du vin ; il ne buvait pas plus de trois fois à souper. Dans ses plus grands excès, il ne dépassait pas six coupes. S’il allait au-delà, il vomissait. 11 était rare qu’il bût du vin dans la journée. Au lieu de boisson, il prenait alors du pain trempé dans de l’eau fraîche, ou un morceau de concombre, ou bien un pied de laitue, ou encore un fruit acide et vineux.

Adrien ne buvait point de vin à dîuer.

Maxime buvait fort peu, de même que Maximin le Jeune.

Maximin s’abstenait presque toujours de boissons froides .

L’empereur Tacite buvait à peine un setier de vin par jour; souvent il n’en prenait que la moitié.

Alexandre-Sévère ne buvait ni trop, ni trop peu, mais suffisamment de vin à ses repas, malgré son goût pour l’eau pure.

Inconstant dans la débauche, tantôt Albin se gorgeait de vin, tantôt il s’en abstenait.

Septime-Sévère avait quelque goût pour le vin. Balbin l’aimait à la folie.

Niger mangeait peu, mais buvait beaucoup. Caracalla était aussi adonné au vin.

On versait des flots de vin à la table de Carin.

D’ordinaire, Commode Antonin buvait jusqu’au soir L’orsqu’il eut fait tuer sa mère, Néron s’empressa d’aller voir son cadavre ; il le toucha partout, il loua quelques formes, il en critiqua d’autres, et se sentant soif pendant cet examen, il se fit donner à boire.

Si

Claude passait pour un ivrogne. On remportait souvent de table les jours où il avait trop bu.

Macrin aimait le vin jusqu’à s’enivrer quelquefois, mais seulement le soir, car, à son diner, fùt-il seul, il était assez sobre.

Devenu le familier dè Trajan, Adrien le suivit à la guerre contre les Daces, pendant laquelle il avouait que pour Batteries goûts du prince, en feignant de les partager, il s’adonna au vin.

Aurelius Victor reproche à Trajan d’avoir trop aimé le vin et la table. Selon son témoignage, tourmenté, comme Nerva, de la passion du vin, Trajan en avait atténué les effets par sa prudence et par la défense expresse d’exécuter les ordres qu’il aurait pu donner après un trop long repas. Xiphüin avoue que Trajan aimait le vin, mais qu’il était de tempérament à porter de telle sorte le vin, que, lors même qu’il en buvait avec excès, il semblait ne. point passer les bornes que la sobriété prescrit.

Alexandre-Sévère conserva l’habitude qu’avait Trajan de vider jusqu’à cinq coupes après le dessert. 11 le faisait en l’honneur d’Alexandre le Grand, lorsqu’il avait des militaires à sa table.

Marc-Antoine aimait tellement. les excès de table, qu'il publia un ouvrage sur son ivrognerie, peu de temps avant la bataille d’Actium.

Le fils de Cicéron avait l’habitude, au rapport de Pline, d’avaler deux conges ( 6 litres 48 ) -d'un seul trait; dans un moment d’ivresse, il jeta une coupe à M. Agrippa.

Pline cite Novellius Torquatus de Milan qui remplit les charges depuis la préture jusqu’au proconsulat, comme ayant mérité le surnom de Triconge pour avoir bu d’un seul trait trois conges (9 litres 72) sous les yeux et au grand étonnement de Tibère. Pline ajoute : « Torquatus eut la gloire peu commune, l’art de boire a aussi ses lois, de ne jamais bégayer, vomir ni uriner

Si

pendant une partie de table ; de n’en pas faire moins la garde du matin; de vider d’un seul coup le plus grand vase, et de boire encore le plus avec des vases ordinaires; d’être le plus loyal à ne pas respirer ep buvant et à ne point cracher; de ne jamais laisser au fond du vase de quoi produire un bruit en tombant sur le plancher ; exact observateur des lois portées contre les fraudes des buveurs. »

Bonose était de la même force. Aurélien disait qu’il n’était pas né pour vivre, mais pour boire. Quand les barbares lui envoyaient des députés, Bonose buvait avec eux jusqu’à les enivrer; pour lui, il pouvait boire immodérément et avoir toujours l’esprit sain et libre; le vin lui donnait même plus de prudence. Il ne souffrait jamais d’aucun excès. Quand il se fut pendu, on dit que ce n’était pas un homme suspendu, mais une amphore.

Firmus buvait peu de vin, mais beaucoup d’eau. Un des plus fameux buveurs du temps l’ayant un jour provoqué, il vida deux seaux pleins de vin, et il n’y parut pas pendant le repas qui suivit.

Il est avéré que Maximin but souvent dans un jour une amphore du Capitole, pleiue de vin, de la contenance de 28 pintes.

Phagon avala par un entonnoir, en présence d’Aurélien, plus d’un tonneau de vin.

Héliogabale but un jour si copieusement, en présence du peuple,' que l’on pensa qu’il avait, à lui seul, vidé la piscine.

Le père de Néron tua un affranchi qui refusait de boire autant qu’il l’ordonnait.

Tibère était si connu dans- les camps par sa passion pour le vin, que les soldats l’appelaient Biberius au lieu de Tiberius. Étant empereur, il passa deux jours et une nuit à boire avec Pomponius Flaccus et L. Pison. A l’issue de cette débauche, il donna au premier le gouvernement de la Syrie, au second la préfecture de

HISTOIRE DE LA TAULE

Home en les appelant dans ses lettres patentes « ses plus aimables compagnons et ses amis de toutes les heures. » A plusieurs candidats illustres qui demandaient la questure, il préféra le plus ob&cur, parce que celui-ci avait vidé à table une amphore de vin qu’il avait versée lui-même. Or c’était une affaire de 26 pintes environ.

Suivant Sénèque, Lucius Pison ne cessa pas d’être ivre à partir de son entrée en fonctions ; il passait à table la plus grande partie de la nuit, et dormait à peu près jusqu’à midi, heure où il commençait sa matinée. Cependant il remplissait avec une parfaite exactitude les devoirs de sa place, qui avait pour objet la sûreté de la ville. Tibère lui donna pour successeur Cossus, homme de poids et de sens, mais tellement plongé dans le vin, qu’étant un jour venu au Sénat, en sortant de table, il se mit à dormir si profondément qu’il fallut le rapporter chez lui, sans pouvoir le réveiller.

Caligula faisait boire du vin à son cheval Incitatus.

Hortensius se servait de vin pour arroser ses platanes; il est vrai qu’il en laissa en mourant, 10,000 barils dans sa cave; c’était aussi avec du vin que l’orateur Passienus Crépus, deux fois consul et beau-père de Néron, arrosait un hêtre auquel il s’était attaché.

Héliogabale donna le spectacle de batailles navales dans des canaux remplis de vin.

Mais ce n’était pas le môme vin qui suffisait à toutes ces orgies et à toutes ces prodigalités.

Aurélien aimait beaucoup le vin rouge.

Gallien enseigna la manière de préparer le vin doux pour toute l’année.

Les meilleurs crus ne suffisaient pas à la sensualité. Pline nous apprend qu’on trouvait meilleur de mêler des parfums à toutes les boissons.

Géta était avide de vins différemment préparés.

Cornélius Céthégus distribua au peuple du vin aromatisé avec de la rue.

Îi4

Gordien II avait beaucoup de goût pour le vin, mais pour le vin mêlé de roses, de mastic ou d’absinthe.

Alexand re-Sévère usait tantôt de vin miellé, tantôt de vin de rose, la seule délicatesse qu’il eût conservée de tous les raffinements d’Héliogabale.

Héliogabale inventa le vin au mastic, le vin au pouliot. Le vin rosat était connu avant lui ; il y ajouta des pommes de pin concassées pour rendre son parfum plus suave. Il consommait beaucoup d’huile, mêlée avec du garurn, espèce de sauce inventée par les Sybarites. Du reste, il n’était pas égoïste, car il faisait verser dans les réservoirs et les cuves des bains, du vin de rose et d’absinthe, et il invitait la foule à s’en abreuver; au besoin, il en donnait lui-même l’exemple.

Néron s’étant invité chez un de ses familiers, on lui servit une boisson à la rose qui coûta plus de 800,000 fr.

Pendant son troisième consulat, César offrit quatre sortes de vins. C’est le premier exemple de variété de vins à table.

Gallien changeait toujours de vin, et il ne buvait jamais, dans un repas, deux coupes du même crû.

Parfois on revenait au vieux vin, mais ce n’était pas le meilleur. « Divers passages des auteurs, dit Walckenaër, nous prouvent que la plupart des vins, chez les anciens, perdaient de leur qualité au bout de vingt ans et même moins, quoique quelques-uns pussent se garder beaucoup plus longtemps. Pour faire vieillir le vin plus promptement, Golumelle dit de mettre l'amphore dans un cellier exposé à la fumée du foyer. »

Macrobe rapporte que, dans un repas donné à Cicéron, on servit du lalerne qui avait quarante ans.

Horace promit à la courtisane Lydé de lui servir du vin de trente-sept ans, et Martial parle dans une de ses épigrammes de s’enivrer avec du vin qui avait un siècle.

Pomponius Secundus, ayant à traiter Caius César, fils de Germanicus, ne servit pour boisson que du vin

qui avait cent soixante ans, et qui revenait à plus de 44 francs la pinte, suivant l'estimation de Peignot, dans sa brochure Des Comestibles et des Vins de la Grèce et de l y Italie en usage chez les Romains .

On buvait pendant les repas ; sous Tibère, remarque Pline, on commença à boire à jeun et à prendre du vin avant de manger.

Domitien, ayant remarqué dans la même année une grande quantité de vin et une grande disette de blé, et pensant que .la préférence donnée aux vignes faisait négliger l’agriculture, défendit d’en planter de nouvelles en Italie, et de laisser subsister dans les provinces plus de la moitié des anciens plants; mais il abandonna l'exécution de cet édit, devenu peut-être impossible à raison de la consommation de vin qui se faisait dans toutes les classes et à toutes les heures du jour et de la nuit.

Probus se montra plus éclairé et plus politique, en permettant aux Gaulois, aux Espagnols et aux Bretons d’avoir des vignes et de faire du vin. Il fît lui-même défoncer par ses soldats un terrain d’Illyrie, et il y planta des ceps choisis.

Voici le rarissime, l'introuvable de la boisson. Suivant Suétone, Lucius Vitellius, père de l’empereur Vitellius, recueillait la salive d’une affranchie qu’il aimait, y jetait du miel, puis l’avalait, et cela, ce n'était pas en secret, ni rarement, mais tous les jours et devant tout le monde qu'il se le permettait.

Page 1