‹ Histoire de la télégraphieChapitre 19 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Remarques sur l'invention du télégraphe françois.

On a pu voir, par la description que nous venons de faire du télégraphe françois, sous le rapport du mécanisme, sur les moyens de lemployer avec avantage, et sur la notation des signes, qu'il n’a pas été aussi facile qu'on pourroit le croire d'établir une correspondance par signaux à une grande distance ; aussi n’avoit-on fait, avant MM. Chappe, que des essais informes, indignes de quelque attention, et personne jusqu'à présent, même en ayant leur télégraphe sous les yeux, n'a pu en présenter un qui füt assez bien combiné pour en faire un long et utile usage. -

« Le télégraphe, disoit la classe des « sciences physiques et mathématiques

« de l’Institut, dans son rapport dé en- . « nal du 6 février 1808, le télégraphe, « né en France, imité presque aussitôt « par tous les peuples voisins, est re- « marquable sous deux points de vue :

« le premier comme moyen de trans- « mettre des signaux, et dans ce cas il « présente facilité et simplicité dans l’exé- « cution , il ést capable par sa force de « résister aux plus grands vents, et se « dessine parfaitementdans atmosphère, « où il peut devenir visible pendant la « nuit, si l'on y adapte des feux; enfin « le nombre des positions qu'il peut pren- « dre est suffisant pour donner une quan- « tité très considérable de signaux.

« Sous le second point de vue, le télé- « graphe est également recommandable « par la langue simple et nécessairement « exacte à laquelle il a dû donner nais- « sance. |

« L'expression d’un mot ou d’une « phrase n'exige qu'un signal , et la ra- « pidité avec laquelle on le transmet est

DE LA TÉLÉGRAPHIE. 143 « pour ainsi dire égale à celle de la pa- « role.

« Celui de MM. Chappe, premiers « inventeurs, a successivement acquis « toutes ces qualités : le levier moteur « prend, sous la main et dans l'instant, « la forme et la position qu'on veut don- « ner à la parue extérieure, et cet in- « strument utile ne laisse plus rien à dé- « sirer. »

Ceux qui contestent aux inventeurs du télégraphe françois l'honneur de l’invention prennent ce mot dans un sens trop étendu. Il n'est pas nécessaire, pour qu'un auteur soit mis au nombre des inventeurs, qu’on n'ait pas eu avant lui l’idée de La chose qu'il a produite.

Ceux-là le sont aussi qui trouvent les moyens d'exécuter ce qu'on ne COnnois- :

soit auparavant que comme une chose possible ; qui font revivre des inventions

perdues , et dont il ne restoit pas de traces ; qui démontrent ce qui n’étoit encore quaperçu, qu qui complètent et

ee — — ———

appliquent, d'une manière nouvelle et importante, une chose qui n’étoit connue :

qu 'imparfaitement , et dont on ne pouvoit se servir.

Descartes n’eut pas la premièré idée de l'application de l'algèbre à la géométrie :

on trouve, dans les ouvrages de Regiomontanus et dans ceux de Bombelli, quelques problèmes de géométrie résolus par l'algèbre ; Viette donna une méthode générale et régulière pour appliquer lalgèbre à la géométrie. Mais Descartes fit de cette méthode un usage si général et si étendu ; il lui donna, en l'appliquant a la théorie des lignes courbes, un usage nouveau, si utile, quon le regarda comme l'inventeur de l'application de l'algèbre à la géométrie.

Combien de savants, avant Newton, avoient eu l’idée de l'attraction générale !

Le docteur Hooke n’en avoit- il pas in-

diqué quelques effets? et n’avoit-il pas annoncé qu’il chercheroit bientôt la proportion suivant laquelle cette force agit ?

Cette proportion futceque Newton trouva.

La fameuse découverte du calcul différentiel, que se sont disputée Newton et Leibnitz, est la méthode de Barrow pour les tangentes, simplifiée et généralisée, en l’appliquant aux courbes dont les équations ont des radicaux. Enfin la boussole, l'électricité , les aérostats, etc., avoient été désignés à leurs inventeurs.

Toutes les idées mères des grandes découvertes sont dues à la tradition ou au hasard; mais on a toujours regardé comme inventeurs ceux qui leur ont donné en quelque sorte la vie, en les adoptant, les développant, et en les liant aux idées accessoires dont elles avoient besoin pour prendre de la consistance et pour devenir utiles.

On trouve dans les anciens les premiers linéaments des découvertes physiques, métaphysiques, mécaniques, astronomiques, chimiques et morales des Leibnitz, Newton, Descartes, Malebranche, Locke, Huyghens , Galilée, Coper-

nic, Kepler, Tournefort, Needham, Harvey et Valisnieri.

Leibnitz conduisit un jour dans son cabinet un étranger qui étoit venu le visiter. Îl lui montra, pour toute bibliothéque , les ouvrages de Platon, d’Aristote, de Plutarque, Sextus Empiricus, Euclides, Archimède , Pline, Sénèque et Cicéron ,.et il lui dit : « Vous m'avez « fait souvent l'honneur de croire que je « sais quelque chose : eh bien! voici les « sources Où j'ai puisé ce que j'ai appris. » Nous voudrions bien savoir ce que ces messieurs qui, parce qu'ils n’imaginent rien, veulent persuader qu'il n'y a plus rien depuislong-temps à inventer, eussent fait, avant les découvertes modernes, si on eût mis à leur disposition les livres des savants dont parloit Leibnitz. Ils n’eussent probablement éprouvé que l'inspiration de l'envie, et ils seroient restés dans la stupide immobilité à laquelle ils voudroient nous enchaïner avec eux.

Page 1