‹ Histoire de la télégraphieChapitre 20 sur 38 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Ouvrages allemands sur la télégraphie.

L'appartrioN du télégraphe françois fit une grande sensation en Europe : on cherchoit à en connoître la structure, et comment on pouvoit en obtenir les résultats extraordinaires publiés journellement dans les papiers publics de France. On fit paroître à Leipsick une mauvaise figure et une explication plus mauvaise encore de cette nouvelle merveille, et il en fut vendu six milleexemplairessur-le-champ.

Cependant plusieurs profonds politiques pensèrent que le Gouvernement françois avoit voulu attirer les regards de ses

ennemis sur cette machine pour détourner leur attention.

L’auteur de la Synthématographie dit alors dans un ouvrage qu’il dédia à l'empereur François 11: « Au surplus, je crains « que les François n'emploient pas leur « télégraphe à autre chose qu'à un but « politique : on s’en sert pour amuser les « Parisiens, qui , les yeux sans cesse fixés « sur la machine, disent : ZZ va, ilne va « pas; on profite de la même occasion « pour attirer l'attention de l'Europe et « en venir insensiblement à ses fins. »

Après avoir donné cette preuve de sa pénétration, l'auteur renouvelle la description de tous les moyens synthématographiques qu'il avoit déjà fait connoître au public allemand, en 1785, et dont nous avons fait mention dans un des Chapitres précédents de cette Histoire.

L'usage du télégraphe est considéré par lui sous un point de vue très général : la lumière, le feu, l'eau, l'air, le son, les nuages, la fumée, etc., sont les instru-

ments dont il se sert pour établir ses communications. Îl y cherche un grand nombre de moyens différents qui puissent se suppléer les uns aux autres, suivant les circonstances ; tandis que les auteurs du télégraphe françois ont cru qu'il valoit mieux n'en choisir qu'un dont on püt tirer tout le service qu’on attend de tous les autres ensemble; et nous avons déjà fait observer que celui qu’ils ont adopté peut servir la nuit comme le jour, se transporter et se placer partout, se réduire à toutes les dimensions, et que sa forme et ses mouvements sont si simples qu'on peut trouver en tous lieux , et dans toutes les circonstances, les trois morceaux de bois dont il se compose, des clous pour les attacher et les faire mouvoir directement, sans avoir besoin de cordes, de poulies et de pièces mécaniques accessoires.

Les couleurs, les fusées volantes, le bruit du canon, des fusils, le son des trompettes, des tambours et des cloches,

dont le professeur de Hanau nous donne et nous répète le détail, étoient depuis long-temps en usage dans la marine, où ils sont utiles, et ils ne serviroient que très rarement ailleurs.

M. Bergtrasser a ajouté au recueil de ces premiers moyens télégraphiques une série de projets que nous allons indiquer, non qu’ils soient dignes de beaucoup d’intérêt, mais parce qu'ils peuvent donner quelques idées à ceux qui veulent faire des recherches sur la télégraphie.

Il trouva dans la figure du télégraphe françois quelque ressemblance avec des machines déjà employées à d’autres usages : son imagination s'empara d'abord de la grue tournante qu'on voit fréquemment en Allemagne, près des bureaux des péages, sur les bords des rivières et des canaux ; il trouva, dans le mouvement alternatif qui sert à ever les fardeaux, les cinq caractèrés exprimés par sa Tessaropentade. (Planche XIF.)

Les moulins à vent lui présentèrent

une figure mieux disposée encore à ce genre d'imitation : il garnit une des ailes du moulin avec une toile opaque , et cette aile indique les signes par les différentes positions qu'on lui donne; placée à la gauche d’une fenêtre, percée sur le pan d’une muraille, elle exprime le n° 1; le n° 2 est perpendiculaire à la fenêtre ; le n° 3 est indiqué si l'aile se présente obliquement à droite; 4 à gauche, et 5 à droite de la girouette dont la maisonnette est couronnée. ( Planche XF.) Bergtrasser fait ensuite des modifications à ce qu'il nomme la machine de Paris. Il l’enlève de dessus son échelle, l'applique au milieu d’un poteau où il ne lui fait prendre que des figures formées par des angles droits ; mais il leur adjoint un pavillon, afin de trouver les signaux nécessaires à la police de la ligne. Les lanternes sont supprimées et sont remplacées par trois fanaux, dont chacun paroît ou disparoît à trois fenêtres ouvertes au haut de la maisonnette. La lumière qui

paroît à la fenêtre droite signifie r ; celles qui paroissent ensemble à droite et au milieu indiquent 2; 3 est exprimé par les fanaux paroissant aux trois croisées; 4 quand ils ne sont placés que sur deux ; et 5 si la fenêtre du milieu est seule éclairée. (Planche XVI.)

Ce n’est pas assez pour l’infatigable professeur ; il dépèce le telégraphe francois, il en cloue les membres transversalement les uns au-dessus des autres sur un poteau, et combine leurs mouvements avec l'apparition de drapeaux de différentes couleurs.

Le télégraphe conserve encore trop de moyens dans ce triste état; on le réduit - à deux membres, fichés séparément sur le poteau surmonté de pavillons : Bergtrasser paroît se complaire dans cette idée , car il la reproduit trois fois. ( Planches XVIT, XVIII et XIX.)

I ne manquoit à sa gloire que d’avoir fait des télégraphes vivants; 1l en présente un millier à la fois , en formant un

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régiment pour transmettre des signaux télégraphiques , avec lesquels les soldats donnent et reçoivent rapidement tous les commandements nécessairesaux manœu:

vres ; le bras droit étendu horizontalement signifie le n° r; le gauche y placé de la même manière, le n° 2; les deux bras ensemble, le n° 3; le bras droit en l’air, le n° 4; et le bras gauche ainsi élevé, le n° 5. Il auroit pu trouver un plus grand nombre de signaux de cette espèce, et les porter jusqu’à dix ; mais il eût perdu une belle occasion de faire valoirsa Tessaropentade.

Ces iélégraphes ont manœuvré, en 1787 , en présence d’un prince de Hesse- Cassel.

Le baron Boucheurœder nous apprend , dans une brochure publiée à Hanau, en 179, quil avoit dressé un corps de chasseurs dont il étoit le colonel en Hollande, en 1788, à faire des manœuvres de cette espèce.

En voyant le nombre des découvertes

télégraphiques mises en lumières par M. Bergtrasser , on croiroit qu'il auroit bien voulu nous communiquer tout ce qu'il connoissoit en ce genre; mais il avoit un télégraphe favori qu'il nous a fait seulement entrevoir , et dont il a réservé la manifestation pour un autre temps ; et pour lever un coin du voile qui cache ce mystère , il nous apprend qu'il faut élever deux poteaux de bois de chêne, les plus hauts que l’on puisse trouver , y suspendre, par des cordes et des poulies, un coffre carré pendant le jour , et un flambeau de poix résine pendant la nuit. On peut, avec cette machine, chiffrer, compter, écrire et parler, quelque temps qu'il fasse, avec une rapidité extrême. Je me réserve toutefois, ajoute-t-il, le secret de cette découverte, par des motifs que chacun devinera aisément : c'est par prudence et non par défiance. |

Les travaux télégraphiques auxquels s'étoit livré M. Bergtrasser , depuis 1784,

commencoient à épuiser ses forces : en 1795, il se sentoit un découragement pénible , et se plaignoit avec amertume de ce que l'empereur, les rois, les princes et ses contemporains avoient oublié les expériences qu'il avoit faites devant eux.

Le courage ne labandonna cependant pas; mais ses travaux furent partagés par un architecte de Hanau , et M. Kart, inspecteur des grandes routes à Bergen, pour lexécution , et ilse mit en commun avec l’assesseur Maurice Koop, pour l'invention; c'est à la réunion de ces talents que nous devons le procédé télégraphique décrit dans un traité de M. Bergtrasser sur les signaux, publié à Leipsick en 1795. (Planche XX.)

Il consiste à employer, pour correspondre, trois prismes triangulaires , coloriés et mobiles, rangés sur une même ligne droite; chacun des trois côtés des prismes est peint d’une couleur différente ; le rouge, le blanc et le bleu.

Le premier prisme présente successi-

vement ses faces; et leurs couleurs, combinées avec celui du milieu, donnentneuf signaux , qui, combinés par les trois couleurs du troisième prisme, en produisent vingt; on peut réduire les trois prismes à deux, et alors on présente à l'observateur chacun des trois angles qui font voir une surface mi-partie bleue et blanche, blanche et bleue, et blanche et rouge ; on obtient , en les combinant avec les couleurs simples, trente-six combinalsOns.

Sil’on veut se contenter d’un seul prisme , on obtiendra six combinaisons qu’on pourra multiplier par le calcul de la Tessaropentade. Mais si l'on aime mieux une télégraphie à larges moyens, on peut élever le nombre des signaux primitifs jusqu’à dix-sept cent vingt-huit , en combinant ensemble les trois surfaces bleues , blanches et rouges; les trois mi-parties augmentées d'un drapeau rouge placé sur chaque prisme ; et bien plus encore, ‘en mettant à la place des drapeaux un

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globe en tôle, peint de trois couleurs.

Le télégraphe prismatique , sil est sexagone, peut être vu de six côtés à la fois, et embrasser tout l'horizon : nous ne doutons pas que l'apparence de cet avantage n'ait séduit les auteurs de cette découverte ; mais nous croyons qu'ils eussent dû s'assurer avant tout de la visibilité de leurs signaux. (Planche XX1.)

Nops avons fait mention, dans un des Chapitres précédents , de la variété d’aspects que Sébastien Truchet avoit trouvée dans les rapports de deux pavés de couleur mi-partie, par la diagonale. Koop et Bergtrasser se sont servis de cette propriété pour faire un telégraphe à disque (Planche XXII. ); mais ils n’ont pas donné tout le développement dont il est susceptible : on peut s’en convaincre en examinant la planche où nous avons fait connoître le procédé de Tru chet, qu trouve soixante-quatre manières différentes de placer ses deux disques en rapport ; tandis que Koop n'en trouve que trente-

deux. Mais ce moyen a le vice capital du télégraphe prismatique : la différence des couleurs ne seroit aperçue que très rarement. |

Ces faiseurs de projets supposent toujours que les objets dont ils veulent faire usage pour donner des signaux, seront vus de loin , comme s'ils étoient dans leur cabinet ou leur jardin , et ils se perdent dans une vaine théorie.

C'est ainsi qu'ils croient pouvoir proposer un autre prisme , percé de cinq trous sur chaque face : ces cinq trous fermés et ouverts à volonté, procurent dix-sept signaux , le jour comme la nuit ; ce qui seroit très peu, et se réduiroit même à rien, si l’on considère que les ouvertures seroient confondues ensemble, à la vue de l'observateur , à moins qu'elles ne fussent très éloignées les unes des autres ; et le cadre dans lequel elles seroient, deviendroit alors d’une dimension trop considérable. ( Planche XXIII.)

Les figures de deux anneaux concen-

triques et excentriques dessinées aux Planches XXIF, XX PV, présenteroient des formes bizarres, difficiles à reconnoître de loin, dont le jeu seroit compliqué et embarrassant ; leurs lignes courbes seroient moins visibles que des lignes droites, et ne donneroient que vingt-six | signaux.

Enfin, dans le chapitre xv de leur ouvrage, nos télégraphomanes conseillent d'employer à la fois tous les télégraphes qu'ils ont inventés, pour les faire jouer ensemble ou séparément, afin d’obtenir une grande variété de signaux. M. Pleu- ninger a proposé, dans le Journal politique de Hambourg, de suivre ce système, et il amalgame, comme M. Bergtrasser, les procédés acoustiques avec les optiques; le bruit du canon et des fusils; le son des cors, des trompettes et des tambours; les flambeaux ; les pots à feu et l’explosion de la poudre; le reflet d'un grand féu sur les nuages; les drapeaux ; les surfaces peintes; les colonnes de feu et de fumée. |

Tous ces moyens réunis ne: fourniroient pas un bon télégraphe : les tessaropentades positives et négatives ont peu d'efficacité pour diminuer le nombre des signaux , puisque, malgré le secours de ces formules, M. Boekmann assure que M. Bergtrasser emploieroit six à sept mille coups de canon, ou six à sept mille fusées, pour faire parvenir une dépêche de vingt mots à cinquante milles d’Allemagne.

M. Buria, membre de l’Académie des Sciences de Berlin, s’est dégagé de tout ce fatras télégraphique en réduisant le télégraphe à sa plus simple expression.

Ses signes et son alphabet ne se composent que de deux caractères, qui sont deux lignes verticales de longueur différente : la plus petite représente zéro, et l'autre l'unité. Pour varier la valeur de ces deux signes, il les fait paroître dans l'ordre indiqué par l’arithmétique binaire, et les applique aux lettres de l'alphabet.

Sa méthode peut servir dans beaucoup de

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circonstances , pour communiquer, par exemple, sa pensée à travers une muraille. Deux. prisonniers enfermés dans des cachots, et qui ne seroient séparés que par l'épaisseur d’un mur, pourroient se parler en se servant d’un instrument quelconque pour frapper ou gratter la muraille ; ils donneroient à cette action de frapper ou de gratter, suivant l’ordre convenu, la valeur des lettres de l’alphabet, et sépareroient par des intervalles de temps les groupes de signes qui formeroient' les lettres et les mots. M. Buria, qui a pris cette manière de correspondre dans les Récréations mathématiques de Schwenter, fait observer naïvement qu'on peut se servir, pour cette opération, du talon de son soulier.

Les deux signes que peut fournir la machine de M. Buria, et l'application qu'il en peut faire, présentent trop peu de combinaisons, et réduisent son télégraphe à une nullité presque absolue.

Un autre académicien de Berlin,

. M. Achard, a mis aussi une grande sim plicité dans un système télégraphique qu'il a essayé à Berlin en 1795 : il n’emploie que trois figures opaques, un triangle, un parallélogramme et un cercle. Il paroît, d'après la Gazette de Berlin du 5 mars 179 , que M. Achard a porté le nombre de ses signes jusqu'à cinq, au moyen desquels il peut s’en procurer jusqu'a vingt-trois mille sept cent cinquante.

Nous ne connoissons ni le mouvement des signes, ni leur application.

Les moyens de correspondre télégraphiquement employés. par les deux académiciens, sont fondés sur le seul principe. télégraphique qui puisse donner des résultats , c’est la visibilité des signes des corps opaques.

Mais un professeur de Carlsruhe, M. Boekmann, a voulu aussi se montrer dans la carrière, armé de boucliers peints de différentes couleurs ; il a tiré ce moyen , le moins visible de tous, de l'arsenal de M. Bergtrasser. Il le com-

pose avec des combinaisons de couleurs peintes sur des tablettes; ces tablettes sont suspendues en l'air, et présentées sous différents points de vue; mais diverses expériences lui firent connoître combien on devoit peu compter sur la visibilité des couleurs : il les répudia toutes, excepté la blanche et la rouge, auxquelles cependant il préféra des signes. formés par la transparence des figures découpées sur des tableaux élevés en Pair, et éclairés par la lumière du jour ou celle du feu. | Cette méthode avoit plusieurs fois été indiquée avant Boekmann; elle a été dé- veloppée dans Guiot et Paulian.

Pendant que M. Boekmann se traînoit ainsi sur les traces de ses devanciers, il s'occupoit à modifier le télégraphe françois ; mais 1] paroît, par les explications qu'il en donne, qu'il ne connoissoit alors (en 1794) ni le mécanisme, ni le nombre des signes de ce télégraphe, ni la manière dont on les employoit. Ses observations

pe sont d'aucune importance; et nous avons remarqué, en lisant sa brochure, qu'il parloit fort étourdiment de beaucoup de choses qu’il ne connoissoit pas.

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