CHAPITRE VI
Des télégraphes faits en France depuis celui de Chappe.
Commenr de grands établissements télégraphiques se seroient-ils multipliés en ‘Europe, puisqu'on n’est pas encore parvenu, même en France, depuis l’adoption du télégraphe Chappe, à en faire un qui pôt le remplacer, et qui pût même servir à former une ligne télégraphique de quelques stations ? Deux artistes très distingués par leurs talents, MM. Breguet et Betancourt, présentèrent en 1797 au Gouvernement un télégraphe composé d’une perche plantée verticalement, à l'extrémité supérieure de laquelle étoit fixée une aiguille ou flèche tournant sur un axe, de manière à prendre toutes les inclinaisons qui pouvoient former des angles soit avec la verticale, soit avec
l'horizontale de la perche. Les divers angles marqués par l'aiguille servoient de signaux , et ses mouvements étoient répétés sur un cadran qui tournoit dans les mains de celui qui faisoit agir la machine. Ce cadran avoit un index pour marquer en bas les angles décrits en haut par la flèche; d'après cela, lorsqu'on vouloit faire un signal , on plaçoit l'index sur la division qui y correspondoit; l'aiguille qui étoit au-dessus de la perche prenoitsur-le-champ l'inclinaison qui devoit former Le signal. Il ne s'agissoit plus que de donner à la station avec laquelle on correspondoit le moyen d'évaluer linclinaison. M. Betancourt crut qu’il suffisoit de placer au foyer de la lunette qui servoit à l'observation un diaphragme autour duquel étoient marquées des lignes correspondantes à celles du cadran , de telle sorte qu’on püût établir un parallélisme parfait entre les lignes du cadran du diaphragme et l’inclinaison de l'aiguille, et apercevoir cette coïnci-
dence en mettant l'œil à Ja lunette. (Planche XXXI1I.)
Les cadrans étoient divisés en trentesix parties qui produisoient trente-six signes primitifs. Des commissaires très instruits, mais de tout autre chose que de la télégraphie , firent une expérience avec deux de ces instruments, placés à un kilomètre de distance l’un de lautre :
il faisoit un temps très clair ; ils purent apercevoir les divisions du cercle que parcouroit l'aiguille, et on fit un rapport très avantageux de cette invention. Cependant on devoit prévoir que la plus petite ondulation dans l'air, le plus petit brouillard ou la plus petite vapeur, causeroient, en déformant les corps, une telle confusion, qu'il seroit impossible de distinguer les angles , et qu'en supposant que l’on püt maintenir long-temps la lunette dans l’immobilité nécessaire pour que les degrés des diaphragmes conservassent leur rapport avec ceux de l'aiguille , la moindre déviation de la ligne
DE LA TELEGRAPHIE. 18-
droite , dans le placement des machines, détruisoit le parallélisme du diaphragme avec l'aiguille.
Ce-joujou télégraphique fut prôné par un grand nombre d'amis habiles et instruits, qui étoient en relation habituelle avec ses auteurs; 1l fut vanté dans les journaux, et plusieurs compagnies savantes donnèrent une nouvelle preuve du compérage qui préside souvent à la rédaction des rapports publiés en leur nom par des commissaires.
On ne peut pas en imposer long-temps sur des choses positives que l'expérience est appelée à juger chaque jour : les protecteurs reviennent bientôt de leur engouement , et les protégés sont forcés de céder à l'évidence; aussi n’entendit-on bientôt plus parler du nouveau télégraphe.
Mais il se forma quelque temps après un triumvirat pour mettre au jour une autre merveille, qu'on appela vigigraplie :
cette association étoit composée d’un mé-
canicien qui prenoit le titre d'ingénieur mécanicien de la marine; du chef des mouvements dans un port de mer, et d’un professeur de mathématiques. Ces messieurs furent protégés par un général célèbre, et ils obtinrent du Directoire la permission et l'argent nécessaire pour établir une ligne télégraphique de Paris au Hâvre. Leur appareil avoit subi pendant trois ans plusieurs changements, et ils le réduisirent enfin, pour servir à la ligne du Hävre, à une échelle élevée verticalement, portant deux traverses fixes, l'une en haut et l’autre en bas; une autre traverse brisée et mobile, qui glissoit sur
une des surfaces de l'échelle , etun disque
aussi mobile, glissant sur Fautre face, indiquoient les chiffres par leurs différentes positions entre les deux traverses immobiles : on les appeloit des voyants.
Le voyant rond, placé au-dessus de la traverse, indiquoit le zéro; le voyant brisé, porté à la même place, exprimoit l'unité ; l'isolement égal des deux voyants
DE LA TÉLECRAPHIE. 189
marquoit 2 et 3; au-dessous de la traverse supérieure, 4 et 5; au-dessus de cette traverse, 6 et 7 ; au plus haut de l’espace, 8 et 9; le voyant rond marquoit les nombres pairs, et le brisé les impairs. Une machine de cette espèce fut placée sur la . tour de l'église de Saint-Roch à Paris; elle y resta long-temps immobile : on la fit enfin disparoitre, et elle est restée ensevelie dans la poussière des magasins de ladministration télégraphique. ( Planche XXXITI.) |
Les vigigraphes avoient d’abord été présentés comme devant être placés sur les côtes : on sentoit le besoin de changer le moyen dont on se servoit pour le service des signaux de côtes, qui se faisoit alors avec des pavillons. Les vigigraphes n'eussent pas été plus utiles qu'eux. On chercha à se procurer des signaux visibles, et le ministre de la marine ordonna l'établissement d’une ligne télégraphique sur les côtes, avec des machines qui n'étoient que le télégraphe françois légère-
La
ment modifié, et on les appela sémzphores. C'étoit le télégraphe françois fie sur la ligne verticale. On attacha à un mât trois ailes, les unes au-dessus des autres, ayant un mouvement indépendant , et pouvant prendre chacune six positions , qui, combinées ensemble, donnoient un nombre de signaux suffisant pour l'usage auquel les sémaphores étoient destinés. Mais lorsqu'on plaça les sémaphores, on oublia une précaution sans laquelle ils ne doivent pas être plus visibles que les couleurs des pavillons :
une condition indispensable et nécessaire pour qu'on puisse se servir des signaux employés par les sémaphores, est d’en isoler les ailes dans l'atmosphère , de manière que le rayon visuel se perde par derrière dans la diaphanéité de l'air.
On a cru faire une économie en plaçcani les nouvelles machines dans les maisonnettes qui servoient auparavant aux guetteurs, et on a rendu à peu près inutile la réforme qu’on a faite : les signaux
vus de la mer doivent être très souvent obscurcis par les fonds noirs qui se trouvent derrière les rivages, et ceux donnés de sémaphore à sémaphore se confondent avec la couleur de la terre, lorsque celui qui observe les signes est plus élevé que celui qui les reçoit. | Un Anglois, M. Luscombe » agent de Lloyd au Hävre, vient de proposer à la marine marchande un mode de signaler qui joint au défaut que nous reprochons aux nouveaux télégraphes des côtes, celui de se servir de couleurs. On doit être surpris que les principes de l'art des signaux soient aussi peu répandus en Angleterre , et surtout en France, où la télégraphie a fait tant de progrès. (Vote 12.) Cependant un marin françois, M. le contre-amiral Saint-Haouen, a senti l’insuffisance des pavillons employés pour donner des signaux sur mer et sur les côtes. Il s’est occupé pendant long-temps des moyens d'y substituer des corps opaques, et a plusieurs fois soumis inutile-
ment à l'examen de commissaires, nom- * més par les différents gouvernements qui se sont succédés , le résultat de ses travaux. 11 sembloit avoir renoncé à ses tentatives infructueuses, quand il présenta de nouveau, en 1820, sa machine à signaux, sous le nom de télégraphe de jour et de nuit.
Celle qu'il a placée à la première station de la ligne télégraphique entreprise par lui pour communiquer de Paris à Orléans, étoit composée d’un mât qui s'élevoit de vingt-huit à trente pieds audessus de la maisonnette destinée au logement des employés ; au haut de ce mât étoit une vergue de dix-huit pieds de long, placée en forme de croix : on y avoit suspendu par des cordes trois globes d'osier peints en noir, .de deux pieds de diamètre , et distants de six pieds l’un de l'autre, et leurs mouvements s’opéroient sur des cordes perpendiculaires qui partoient de la vergue, et se prolongeoïient jusque dans l’intérieur de la maisonnette.
La distance de l’une à l’autre de ces cordes étoit de six pieds, comme celle des boules.
, Un quatrième globe étoit placé à deux pieds au-dessus de la maisonnette : il se mouvoit horizontalement sur la largeur de la machine, et indiquoit les mille : les trois premiers globes placés sur les trois lignes verticales représentoient les unités, les dixaines et les centaines.
Ces moyens sont, à peu de chose près, ceux employés pour former les vigigraphes de MM. Laval et Montcabrie, dont nous avons donné la description page 188, et à la PI. XXXIIT.
Les auteurs du vigigraphe se servoient, comme M. de Saint-Haouen, d’un mât, d’une vergue ; ils faisoient parcourir leur mât. par trois pièces mobiles, qui, au lieu d'être sphériques, étoient des parallélogrammes, et un disque faisoit à peu près les fonctions du globe placé en bas, dans le système de M. de Saint-Haouen.
* Cette.manière de marquer les signaux par les différentes places données sur des | 13
194 . HISTOIRE mâts à des corps opaques, a quelque ressemblance avec la méthode employée par Bescher et Gaspard Schott, qui figuroient les signaux avec des bottes de foin hissées le long de cinq mâts.
… Les bottes de foin ont paru trop simples ou trop ignobles à MM. Laval et de Saint-Haouen pour qu’ils crussent devoir s'en servir; mais ce qu'ils. y ont substitué n'a pas remédié au défaut essentiel de visibilité. Il est étonnant que M. de Saint- Haouen ne sen soit aperçu que longtemps après avoir essayé de s’en servir, lorsqu'il a commencé la ligne de Paris à Orléans. Il étoit évident, en effet, qu'il seroit souvent impossible de distinguer chacun des dix signes rapprochés sur une hauteur de vingt-huit pieds : les places de ees globes devoient se confondre, et ne pouvoient faire connoître que très imparfaitement les nombres qu'elles représentolent.
. Cette difficulté forca M. de Saint- Haouen à faire un nouvel emprunt : ce
DE LA TÉLÉGRAPHIE. 195 fut, cétte fois-ci, au télégraphe Chappe.
Il forma des figures en hissant ses boules d'osier à des positions variées, d'autant de manières qu’il vouloitavoir de signaux, Mais beaucoup de figures qu’il présentoit par ce moyen aux yeux de l'observateur, avoientune telle ressemblanceentreelles, qu’elles paroissoient êtreles mêmes, vues à une grande distance, et occasionnoient de fréquentes méprises, qui rendoient ce moyen de communication presque nul.
La même méthode fut employée pendant la nuit, et les succès furent les mémes. L'auteur substitua des lanternes à ses globes; et, après avoir été douze à quinze mois à établir douze machines télégraphiques depuis Paris jusqu'à Orléans, et cinq autres mois à exercer ses agents, il fit à Montmartre une expérience solennelle, lé r7 août 1822, à dix heures du soir, en présence des commissaires choisis par le Gouvernement : ces commissaires adressèrent une question très courte ‘et très simple à Orléans, et,
après avoir attendu inutilement pendant deux heures la réponse, ils se retirèrent, et firent un rapport qui apprécioit à sa juste valeur la prétendue invention de M. de Saint-Haouen.
Mais, en supposant même qu'il eût réussi à transmettre clairement assez de signaux pour former de longues dépéches, il n’eüt fait que ce qui se pratique tous les jours depuis plus de trente ans.
Ses moyens eussent été plus lents, puisque le développement d’un signal, sur une hauteur de trente pieds et une largeur de dix-huit, ne peut se faire que par un grand nombre de mouvements successifs , pour faire un signal qui d'ailleurs n'est point assuré.
Sa machine étoit plus dispendieuse ) parce qu'elle exige beaucoup plus d’étendue aux maisonnettes, qui doivent avoir plus de vingt pieds de longueur pour conserver les distances entre chaque boule, dont l'intervalle est de six pieds de largeur ; il eût été nécessaire de l’augmen-
ter encore lorsque les stations auroient éprouvé quelques déviations, et n’auroient pas formé un angle droit avec le rayon visuel. De semblables bâtiments ne peuvent‘ que très difficilement être placés sur les tours et sur les clochers, et nécessitent des exhaussements qui augmentent prodigieusement les frais occasionnés par les établissements télégra-
phiques.