CHAPITRE IL
Télégraphes destinés à transmettre toutes les idées, d'après le système alphabétique.
‘Nous ne nous sommes pas encore aperçus que l’art télégraphique se soit perfectionné; Polybe est le seul qui paroisse avoir essayé de lui faire faire quelques progrès, en y appliquant un système alphabétique; mais nous avons déjà fait observer que les lenteurs qu'eüt exigé la manière dont il donnoit ses signaux, jointes à la multitude de signes nécessaires pour rendre une lettre ei pour former des mots, eussent produit une confusion et une perte de temps, qui rendoient impossible la transmission d’une dépêche de médiocre étendue à une grande distance. Aussi Polybe ne présentoit-il cette méthode que pour servir dans un camp,
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d'un quartier à un autre, ou pour donner un ordre et faire passer des avis à une ville assiégée.
Ce n’est que depuis le commencement du seizième siècle qu’on a voulu donner plus de généralité au langage des signaux.
Un zèle ardent animoit alors les savants; ils interrogeoient la nature pour obtenir d'elle la révélation des secrets qu'elle avoit cachés jusqu'alors, et ils enveloppoient leurs prétendues découvertes d’un voile mystérieux, pour leur donner plus de prix aux yeux du vulgaire, et faire concevoir une plus haute idée du savoir et de la puissance de ceux qui les avoient faites. Aussi voulurent-ils donner le moyen de correspôndre à de grandes distances, sans communication et sans signes ostensibles; les autres manières leur paroissoient trop simples, et avoir une espèce de trivialité que le génie dédaigne.
Quelques uns annoncèrent qu’ils pouvoiént communiquer avec leurs adeptes
par le moyen d'aiguilles aimantées, qui se mouvoient sympathiquement sur des cadrans semblables. Paracelse, Maxwel et Santanelli prétendirent qu'on peut agir surdes personnes éloignéesde cent lieues, avec un alphabet magnétisé. (*)
Ces découvertes paroissent n'être pas perdues pour nous : des partisans du magnétisme animal offrent encore aujourd'hui de-faire connoître aux incrédules du dix-neuvième siècle des prodiges aussi étonnants, produits par ce fluide.
. Porta, qui fonda la société appelée l'Académie des Secrets, et qui fit un Traité de Magie naturelle, voulut établir un télégraphe dans la lune(**), Il publia qu'il y ferait parvenir, par des miroirs, des mots qui seroienht réfléchis sur toute la terre.
(*) Dictionnaire des Sciences médicales , verbo Magnétisme.
(**) Magia natural, L. 17; ch. 17; Philosophia occuita, L. 1°. | |
DE LA TEÉLÉGRAPHIE. 39 Cornelius Agrippa avoit déjà trouvé que Pythagore, voyageant en Égypte, écrivoit à ses amis avec des caractères tracés sur la lune. | Kircher, quelque infatué qu'il soit du merveilleux, traite cette belle découverte de chimère. Pour que la lune pat, ajoute-t-il, produire cet effet, il faudroit qu'elle eût la propriété de réfléchir les objets comme une glace; que le miroir qui lui feroit passer les signaux fût aussi grand que le diamètre de la terre, et que chaque signe eût vingt degrés de hauteur.
Cette objection nous paroît aussi diffcile à concevoir que le système de Porta.
Quoi qu'ilen soit, Kircher voulut aussi employer les rayons réfléchis de la lune ‘et du soleil pour établir une correspondance télégraphique. Son procédé étoit d'écrire sur un miroir de métal les lettres des mots qu'il vouloit transmettre :
on plaçoit à quelque distance une lentille de verre, au travers de laquelle on
Lo HISTOIRE
réfléchissoit avec le miroir les rayons du soleil sur le lieu où l’on vouloit les faire parvenir. Ce lieu doit être une chambre ‘dont les murs intérieurs soient peints en noir. L'image des caractères tracés sur le miroir se dessine sur la muraille ; les lettres conservent même la couleur qu'on leur a donnée en les écrivant ; et si au lieu d’une phrase vous peignez une figure , le spectre réfléchi par le miroir conserve. les formes et les couleurs que vous avez données au dessin. C’est ainsi que Roger Bacon, dit Kircher, se rendoit visible à ses amis absents. ( Planche IV.)
La même méthode peut servir pendant la nuit : en recueillant les rayons d’un flambeau ou de la lune avec un verre propre à grossir les objets, les caractères et les dessins, dit Kirchér, seront portés fort loin. oo
Cette dernière phrase nous paroît fort vague; c'est la distance à laquelle les rayons peuvent être réfléchis, qui est le
DE LA TÉLÉGRAPHIE. 4x point capital dans cette opération : il paroît incroyable, remarque Kircher luimême, qu'avec un miroir On puisse « se « parler à une distance de trois lieues; «.car les caractères tracés sur la glace « s'affoiblissent à raison de l'éloignement, « et se grossissent jusqu’à devenir comme « des tours. Ma découverte n’en est pas « moins certaine; c'est une chose indu- « bitable, c'est une chose vraiment di- « vine; je ne l'ai confiée qu’à une seule « personne. et elle peut assurer la réa- « lité de ce que j'avance. » (Note 3.)
Il est difficile de bien juger de cette
“espèce de lanterne magique, sans faire
une suite d'expériences qui puissent servir à constater les faits annoncés par l'auteur, et à trouver ceux dont il avoue n'avoir eu ni le talent, ni les moyens de faire la découverte.
Un autre partisan des sciences occultes, François Kesler, ne portoit pas ses prétentions aussi haut que Porta : il enferma son télégraphe dans un tonneau
couché par terre, dans lequel il plaçoit un réflecteur et une lampe suspendus à un crochet; devant un des bouts du tonneau étoit une trappe, qu'on levoit ou baissoit à volonté par le moyen d'une verge.
On laissoit tomber la trappe une fois, pour exprimer la première lettre de lalphabet, deux fois pour la deuxième lettre, et ainsi de suite. ( Planche F.)
Nous retrouvons toujours le système alphabétique , et on le conserva longtemps, parce qu'on ne le soumit pas à l'épreuve de l'expérience.
Becher, médecin de flélecteur de Mayence, et Gaspard Schott voulurent:
perfectionner la méthode de Polybe. Ils proposèrent de se servir de bottes de paille ou de foin, qu’on feroit rouler sur cinq mâts séparés les uns des autres ; chaque mât seroit gradué en cinq divisions, et chaque division auroit la valeur d’une lettre qui seroit désignée par la station de la botte de foin; un flambeau remplaceroit le foin pendant la nuit.
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‘C'étoit une amélioration au système de Polybe, en ce que cette méthode n’exigeoit que deux signes par lettre; mais ces divisions n’eussent pas été aperçues, et Becher le sentit lui-même, commé on le voit dans une lettre qu'il écrivit à Schott , où 1l annonçoit qu'il n’emploieroit plus que deux signaux.
Il n’a pas expliqué de quelle manière il eût combiné ces deux signaux; mais ce ne pouvoit être que par l'arithmétique binaire. Il l'avoit, à ce qu'il paroît, trouvée avant Leibnitz.
Bouvet, missionnaire à la Chine, assure qu'elle étoit connue il y avoit quatre mille ans, par l'empereur Fohi, fondateur des sciences à la Chine. (*)
Becher n’auroit pas atteint le but qu'il se proposoit : la multiphocité des caractères qu'exige l’arithmeétique binaire, produiroit autant de signaux que la répétition des feux de Polybe : le nombre 1738
(*) Dictionnaire encyclopédique, art. Binaire.