LIVRE VI
La discussion de cette affaire avait été primitivement fixée au 6 août, puis onTavait remise au surlendemain, 8. Ce jour-là, Jean Debry vint, au nom des Vingt-et-un, déclarer que les nouvelles pièces déposées par Bureaux de Pusy n'altéraient en rien les faits énoncés à la charge de La Fayette par Guadet et ses amis ; que dès lors, malgré le démenti de Luckner , la dénonciation des six députés était admissible, et qu'en conséquence , il y avait lieu de décréter d'accusation le général La Fayette, comme s'étant rendu coupable d'avoir voulu fomenter la guerre civile.
Mais à peine le rapport de Jean Debry est-il terminé, que Pastoret s'élance à la tribune et dénonce « un fait que plusieurs membres de la commission extraordinaire l'ont chargé de soumettre à l'Assemblée , sans y ajouter la moindre réflexion :
« Lorsque la commission avait délibéré sur le rapport de Jean Debry, il n'y avait que quinze membres présents ; huit seulement avaient voté pour le décret d'accwsation. La commission extraordinaire étant de vingt et un, Jean Debry n'avait exprimé que l'opinion de la minorité ; bien plus, sur les huit membres, trois s'étaient portés formellement les accusateurs du général, et pouvaient justement être taxés d'avoir prononcé dans une cause où ils étaient juges et parties. »
A cette révélation l'Assemblée reprend courage ; elle écoute avec faveur Vaublanc, qui fait l'apologie de La Fayette ; elle l'applaudit lorsqu'il s'écrie en terminant : « Voyez cette foule de citoyens des départements de l'Est qui courent sous les drapeaux à la voix des généraux
de Tannée du Rhin ; ils ne s'occupent pas à discourir, ils agissent en braves; ils ne font pas de pétitions, ils prennent les armes ; ils ne veulent pas commander, ils obéissent; ils ne demandent pas au corps législatif une réponse catégorique, un oui ou un non , ils courent aux combats. Braves fédérés, voilà l'exemple que vous devez imiter! »
Brissot, tenant la promesse qu'il a faite aux Jacobins, répond à Yaublanc avec d'autant plus de violence qu'il a lui-même à se faire pardonner ses hésitations antérieures, et dirige contre La Fayette des attaques d'autant plus acrimonieuses qu'il a sa propre popularité a reconquérir.
« J'ai été lié avec La Fayette , s'écrie-^t-il ; je l'ai vu l'un des plus ardents amis de la liberté ; mais une coalition infernale l'a arraché à ses principes et à sa gloire* Il n'est plus rien pour moi. Toute sa conduite n'est aujourd'hui qu'un tissu d'ignobles perfidies qui cachent une entente, sinon prouvée au moins probable, avec les Autrichiens et leurs alliés du dedans, les royalistes. N'a-t-il pas cherché à exciter la guerre civile , en divisant les citoyens en hoqnêtes gens et en factieux , en préparant ses troupes à tourner leurs armes contre l'intérieur, sous prétexte de réprimer les excès de l'anarchie? »
Brissot continue pendant une heure sur ce ton ; mais dès qu'il a terminé sa philippique, l'Assemblée, pressée d'en finir, prononce la clôture de la discussion au milieu d'un silence solennel. Le président met aux voix le décret d'accusation. L'Assemblée le rejette, par assis et levé, à une grande majorité.