LIVRE IV
de la Bastille leur père et leur tribun, la fête de la Liberté sera troublée : nous ignorons où s'arrêtera le désespoir des patriotes *• »
En vain la droite faisait-elle observer que sans cesse on présentait au nom du peuple des adresses qui n'exprimaient pas même le vœu d'une section; en vain démontrait-elle que quatre-vingt-deux départements n'avaient pas envoyé leurs députés à Paris pour que le quatre-vingt-troisième usurpât tout leur temps. On refusait la parole aux députés qui pensaient et parlaient de la sorte, et le premier venu obtenait le droit de déclamer à la barre contre toutes les autorités constituées. Sans pousser la complaisance jusqu'à toiqours donner raison aux pétitionnaires, la majorité les écoutait avec patience, souvent avec faveur, leur accordait les honneurs de la séance et envoyait imperturbablement leurs élucubrations oratoires à la commission des Douze.
Une fois seulement les adversaires des Jacobins purent obtenir la faveur de faire entendre leurs justes récriminations. Une dépulation nombreuse , envoyée par la ville du Havre, présenta, le 6 juillet, une adresse qui commençait ainsi :
« Législateurs,
« Nous venons réclamer vengeance contre ceux qui, au 20 juin, ont violé l'asile du représentant de la nation et insulté sa personne sacrée et inviolable... Oui, vengeance contre l'administration faible ou coupable qui, au
1 Journal des Débats et Décrets, n* 889, p. 157.
lieu de faire exécuter les lois, a eu la témérité de légaliser un forfait; vengeance contre les factieux qui, au mépris de la Constitution, ont sommé, le poignard à la main... »
— « A bas, à bas! hurlent les tribunes; c'est faux, c'est faux! — Vous avez entendu les factieux qui s'avouaient les auteurs du 20 juin, dit Daverhoult. — On écoute les Parisiens toutes les fois qu'ils se présentent, ajoute Mayerne; il faut écouter les citoyens du Havre... — Ils ne sont pas du Havre, réplique Thuriot. Ils n'apportent sur leur adresse que des signatures mendiées. — Ce sont d'honorables négociants, répond Christinat, ceux mêmes qui ont approvisionné Paris en 1789, qui ont nourri ce même peuple des tribunes dont ils subissent les insultes aujourd'hui. »
Lasource et Lacroix dénoncent la pétition comme « tendant à faire croire que le peuple français n'est qu'un tas de brigands et qu'il est coupable d'un acte qui n'est que l'effet de l'égarement de quelques-uns. » Ils réclament le renvoi de la calomnie à la commission extraordinaire, le renvoi des calomniateurs hors du sein de l'Assemblée ; mais, après deux épreuves successives, il est décrété que les pétitionnaires jouiront des honneurs de la -séance; ils vont s'asseoir au banc qui leur est désigné, applaudis par la droite, hués par les tribunes et par la gauche*.
Quelquefois la Montagne, cherchant à changer le terrain
4 . Celte scène est racontée par le Journal des Débats et Décrets, n« 284, p. 84 à 87, et par le Logograplie , p. 232-236. Le Afoniteur n'en dit pas un mot. Par ce seul exemple, on peut juger de son impartialité et de son exactitude.
de la discussion, demandait la deslitutioa du directoire du département, prétendant que lui seul était coupable. « Car, disait. Guérin, Tun de ses orateurs les plus exagérés, si la municipalité n'a pas fait son devoir le 20 juin, c'était au département à la suppléer, et si elle Ta fait, pourquoi a-t-il plus tard suspendu arbitrairement le maire et le procureur de la commune ? »
Malgré toute sa bonne volonté, l'Assemblée ne pouvait goûter un pareil raisonnement. Obligée d'attendre la décision royale sur l'affaire de Pétion, elle reprit la discussion des propositions faites par la commission extraordinaire.
Le 8, on ne s'en occupa qu'un moment, à propos des nouvelles reçues de l'Ardèche, où les royalistes avaient occupé Jalès et le château de Bannes. Lamarque réclama la déclaration immédiate de danger de la patrie, et l'Assemblée adopta en principe sa motion.
A la séance du 9, la parole fut accordée à Brissot, qui y avait renoncé le 7, afin d'atténuer, avait-il dit, ce qu'il pouvait y avoir de trop vif dans son discours. Mais les circonstances ayant changé en quarante-huit heures, le député girondin crut devoir rétablir toutes les violences de langage qu'il avait promis d'effacer au moment de la fameuse réconciliation^.
L'homme d'État de la Gironde commence ainsi son discours :
4. La harangue ou plutôt le mémoire de Brissot comprenait un tableau général de la situation de l'Europe depuis la révolution française ; il n'occupe pas moins de sept colonnes du Moniteur.
« La patrie n'est eo daoger que pour une seule cause : un bomiue a paralysé les foroes nationales. On tous dit de craindre Je roi de Prusse et celui de Hongrie. Frappez sur la cour des Tuileries, et vous les aurez atteints ! b
Après cet exorde, Brissot expose la grande consjMration intérieure et extérieure dont, suivant lui, le roi est le chef consentant ou forcé. Cest par la faute du pouvoir exécutif que nos armées ne sont pas assez fortes pour couvrir nos frontières ; c'est par sa faute que la coalition a pu surprendre la nation ; c'est par sa faute encore que l'agitation la [dus funeste est entretenue intérieurement par les complices des émigrés, les prêtres réfractaires , et même par des corps soi-disant constitutionnels, tels que le directoire du département de la Somme, et surtout le directoire du département de Paris. Celui-ci n'a-t-il pas essayé de soulever tous les départements contre la capitale, dicté la pétition des vingt mille, celle contre, le camp, attaqué les sociétés populaires, soutenu La Fayette et persécuté la municipalité parisienne?
En terminant, Brissot demande la punition de La Fayette et de ses acjhérents, la responsabilité solidaire des ministres qui n'ont plus la coDBance de la nation, la déclaration immédiate de la patrie en danger, et surtout la formation d'un comité secret cumulant les fonctions du comité de surveillance et de la commission extraordinaire, et chargé spécialement des mesures de sûreté générale.
Celait le comité de salut public proposé en pleine monarchie. Ce comité fut établi un an plus tard ; l'une de ses premières victimes devait être Brissot. Ainsi se re-