LIVRE IV
met. Puis le président annonce qu'il vient de recevoir de Manuel une lettre ainsi conçue :
«Paris, le 43 juillet 4792.
a Messieurs,
« Je sors d'une fièvre brûlante ; on m'apprend que le « roi a confirmé l'arrêté diffamatoire du département; il « faut que je sois tout à fait sans force pour ne pas vous « aller montrer ma conscience et vous porter ma tête.
« Mais je m'engage, lorsque j'aurai recouvré un peu « de santé, à prouver que j'ai fait, le 20 juin, mon de- « voir, et à confondre tous mes vils et lâches ennemis, « qjii ne sont que ceux du peuple.
« Et je n'ai que la force de signer.
a Manuel, procureur de la commune ^. »
Le président venait d'achever la lecture de cette lettre ridiculement emphatique, dans laquelle Manuel offrait une tête qu'on ne lui demandait pas, lorsque Muraire, rapporteur de la commission des Douze, se présente à la tribune.
a Vous devez, dit-il, prononcer sur une affaire qui intéresse l'opinion publique, qui divise les esprits et qui, mettant en jeu les affections personnelles, ne tend qu'à agiter les passions. Inaccessibles à toutes impressions étrangères, impassibles au milieu de la commotion qu'é-
4. Le Moniteur donne le texte de cette lettre, p. 828. Nous avons eu l'original entre les mains, et nous avons constaté que la signature est, en effet, d'une autre écriture que le corps de la lettre.
prouvent et les esprits et les sentiments, les législateurs ne voient que la loi, n'entendent que son langage. C'est ce langage que vous tiendra votre commission extraordinaire des Douze*. »
Le rapporteur* discute un à un les reproches faits au maire et, acceptant la plupart des excuses énoncées dans l'exposé de Pétion, il conclut à la levée de sa suspension. Quant au procureur de la commune, qui ne s'est point assez montré pour rétablir le calme, les Douze croient devoir ajourner leur décision jusqu'à ce que Manuel ait été entendu. « Rappelez, dit Muraire en terminant, rappelez donc à ses fonctions un magistrat qui n'a point mérité d'en être suspendu, mais en même temps rappelez- au peuple, à ce peuple qui vient aujourd'hui solliciter son rétablissement, que c'est lui qui Ta compromis; rappelezlui que s'il veut être heureux et libre, que s'il veut jouir des droits que la Constitution lui a rendus, il ne doit jamais oublier le respect et l'obéissance dus à la loi, aux autorités constituées par elle et pour lui. »
Grâce à cette péroraison, Muraire est presque unanimement applaudi. Aussitôt le silence rétabli, Boulanger réclame la lecture des pièces principales de la procédure. « A quoi bon? s'écrie la gauche; elles sont connues. — Elles sont d'ailleurs illégales, ajoutent quelques membres; car les témoins n'ont point prêté serment et dès lors ne méritent aucune confiance. » L'Assemblée décrète que les pièces ne seront pas lues. « Eh bien, je propose, dit ironiquement Gorguereau, que cette disposition soit
h. Voir le rapport, p. 8î8 à 830 du Moniteur^