‹ Histoire de la terreur, 1792-1794 (volume 2)Chapitre 3 sur 262 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Le lendemain, à l'occasion d'une protestation de citoyens d'Amiens contre le fameux arrêté du département de la Somme, Saladin demande que les deux administrateurs qui ont été délégués auprès du roi soient immédiatement renvoyés à leurs fonctions par le pouvoir exécutif, et que, s'ils tardent à obéir, ils soient déclarés indignes de la confiance de la nation.

La droite combat cette proposition en récriminant contre les excès des sociétés populaires. Les corps administratifs, prétend la gauche, a ne sont pas autre chose que des clubs, lorsqu'ils s'écartent de leurs attributions et font des pétitions sur des objets qui ne les concernent pas. » Par conséquent, ajoute-t-elle , leurs séances doivent être publiques comme celles des réunions de patriotes qui viennent d'être attaquées!

« Il y a urgence de s'occuper des clubs, répond Juéry ; on prépare aux Jacobins une insurrection nouvelle; seulement on y déclare qu'il ne faut plus d'insurrection partielle, mais bien une insurrection générale.— Vous calomniez les Jacobins! s'écrie-t-on à gauche. — Que l'Assemblée s'occupe de ce qui la regarde et non des sociétés populaires, ajoute Thuriot. »

Ce jour-là et à cette heure, l'Assemblée était trèspeu nombreuse ; c'était un dimanche, et la séance ne devait être consacrée qu'à la réception des pétitionnaires. La gauche, espérant emporter de haute lutte une décision qui lui tient au cœur, insiste pour que le principe de la publicité des séances des corps administratifs soit immédiatement décrété.

Une question aussi grave, aussi controversable, méri-

tait bien une discussion approfondie. Mais TAssemblée, prise à rimproviste , décrète étourdiment que « la publicité étant la sauvegarde des intérêts du peuple, les séances des corps administratifs seront désormais publiques. » Puis , croyant se montrer impartiale , elle décrète en même temps :

!• Que le ministre de Tintérieur viendra à la barre rendre compte de ce qu'il a fait pour Texécution de la loi qui défend aux administrations locales d'entretenir des agents auprès du corps législatif et du roi ;

12* Qu'il rendra également compte de l'exécution de la loi du 29 septembre 1791 sur les clubs et des infractions qui ont pu y être commises par les sociétés populaires.

A peine l'Assemblée a-t-elle pris ces dernières décisions que paraît à la barre la députation chargée de lui présenter la pétition dite des vingt mille. Elle est conduite par Dupont (de Nemours) et Guillaume^, les deux

4 . Guillaume était avocat et avait été député du tiers état de Paris aux états généraux. Il avait écrit une lettre circulaire à tous ses anciens collègues de l'Assemblée constituante pour les engager à appuyer, dans leurs départements, le pétitionnement qu'il avait organisé à Paris. (Cette lettre se trouve au Moniteur du ti6 juillet 1792 , p. 874.) Guillaume fut dénoncé par plusieurs des correspondants auxquels il s'était adressé, et notamment par Guyot de Saint-Florent, avocat à Arnay-le-Duc , qui reparut plus tard k la Convention sous le nom de Florent-Guyol, ayant ainsi retourné son nom et supprimé le

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ex-constituants qui ont eu le courage d*oi^niser, dans Paris et les départements, un pétitionnement général destiné à rallier tous les bons citoyais sous les drapeaux de la loi.

Cette pétition fameuse contient une énumération de toutes les fautes de la municipalité parisienne et du commandant général de la garde nationale durant la journée du 20 juin; elle se termine ainsi :

a Songez, messieurs, en combien de manières la loi et la Constitution ont été violées. Songez au spectacle que Paris, que le lieu de votre résidence et de celle du roi, ont donné dans cette fa taie journée aux quatre-vingtr-

soint pour se mettre à la mode du temps. Les documents ofQciols de cette époque présentent une telle confusion que les tables du Montteur, établies cependant avec soin , font de Guyot deux personnages bien distincts, l'un constituant, Tautre conventionnel, n'ayant aucun rapport entre eux ; voici la lettre que Guyot écrivit au Moniteur, lo 25 juillet 4792 :

a Monsieur le rédacteur,

« Un certain M. Guillaume, qui n'est ni Guillaume le Conquérant, ni Guillaume le marchand de draps de l'avocat Patelin, mais Guillaume le marchand de pétitions, m'a envoyé la sienne pour la faire souscrire par les habitants de Semur, qui sont mes concitoyens... Je ne suis plus son collègue à l'Assemblée constituante, je ne veux pas davantage être du nombre de ses correspondants , car le rôle le plus vil à mes yeux est celui d'un intrigant subalterne. >

Guillaume eut plus tard encore le courage de se présenter pour être un des défenseurs de Louis XVI devant la Convention ; il fut incarcéré pendant la Terreur; mais, oublié dans le fond d'une prison, il survécut à la tourmente révolutionnaire. Florent-Guyot fut successivement ministre de la République auprès des Grisons et en Hollande ; sous l'Empire, il fut secrétaire du conseil des prises.

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trois départements et à l'Europe, et voyez à quoi vous obligent la qualité de représentants de la nation et le devoir de législateurs à la fidélité desquels le dépôt de la Constitution fit été confié^. »

Gomme on savait par la rumeur publique le jour et l'heure auxquels la pétition des vingt mille serait présentée, les Jacobins avaient pu préparer et faire parvenir à la barre en même, temps qu'elle, pour lui servir de contre-partie, d'autres pétitions demandant le licenciement de l'état-major de la garde nationale parisienne*.

La Fayette comptait, dans ce corps d'officiers, de nombreux amis et adhérents qui avaient soutenu de toute leur influence la propagande constitutionnelle de Guillaume et de Dupont (de Nemours) . Aussi, à peine l'Assemblée a-t-elle entendu la lecture des pétitions jacobines, que Thuriot s'élance à la tribune et déclare qu'il est en mesure de dévoiler le vaste complot dont l'étatmajor est l'agent le plus actif.

4 . Cette pétition était revêtue de signatures qui couvraient deux cent quarante-sept pages; leur nombre ne s'élevait pas à vingt mille; néanmoins la pièce resta désignée sous ce chiffre, de môme que la pétition contre le camp sous Paris avait pris le nom de pétition des huit mille. Nous verrons bientôt arriver l'époque où il suffira d'avoir signé Tune de ces pièces pour être déchu de ses droits de citoyen et môme pour être inscrit sur les listes de proscription. Le Moniteur de 1792, p. 768, et le Journal des Débats et Décrets, p. 279, donnent des versions presque identiques de la pétition des vingt mille; nous en avons eu le texte original entre les mains.

2. Pétitions des sections de la Croix-Rouge, de la Fontaine de Grenelle, de Bonne-Nouvelle, des Tuileries et des Lombards. Voir le Moniteur, p. 770 et 774, le Journal des Débats et Décrets, p. 279 et 284 .

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