LIVRE XXÏX. Î
— Il ne s*est pas plaint, ajoute Marat^ quand -tous les pouvoirs étaient dans les mains de Roland. »
Enfin, sur la proposition de Lacroix, la Convention décide qu'elle s'occupera d*abord de l'organisation du tribunal et ensuite de celle du ministère. Lesage (d'Eureet-Loir) dépose, au nom du Comité de législation, le projet de décret qu'il avait annoncé pour le lendemain. Robert Lindet en présente un autre qui aggrave d'une manière considérable les dispositions de celui du Comité.
Voici quelles sont les dispositions principales de ce second projet : Le tribunal révolutionnaire sera composé de neuf juges. Ils ne seront assistés d'aucun jury ; ils formeront leur conviction par tous les moyens possibles. Il y aura toujours dans la salle destinée au tribunal un niembre chargé de recevoir les dénonciations. Le tribunal pourra poursuivre directement ceux qui, par incivisme, auront abandonné ou négligé l'exercice de leurs fonctions ; ceux qui, par leur conduite ou la manifestation de leurs opinions, auront tenté d'égarer le peuple; ceux enfin qui, par les places qu'ils occupaient sous l'ancien réjaime, rappellent des prérogatives usurpées par les despotes.
La gauche applaudit avec ardeur à renonciation des principes formulés par Lindet. I^ droite proteste énergiquement contre de pareilles doctrines.
c( On vous propose, s'écrie Vergniaud, de décréter l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise. Nous mourrons tous plutôt que d'y consentir. »
Le projet de Lindet effraye un certain nombre de députés habitués à voter avec la Montage. Cambon et Barère s'y déclarent eux-mêmes contraires.
« Le peuple peut se tromper, dit Cambon, et les neuf juges proposés par Lindet peuvent devenir neuf tyrans insupportables. Quoi! l'on veut que les mêmes magistrats soient chargés de mettre en accusation, d'instruire la procédure et d'appliquer la peine? Avec un pareil tribunal, les bons citoyens peuvent être égorgés, les amis de la liberté peuvent être écrasés. Je demande la question préalable sur le projet. »
— Les amis de la liberté et de la justice, ajoute Barère, ne peuvent vouloir imiter les despotes dans leurs accès de rage; ils ne peuvent vouloir rétablir les chambres ardentes et les commissions du conseil. Rappelezvous les trente tyrans d'Athènes et les proscriptions de Sylla. Ils commencèrent par punir des individus chargés de crimes et arrivèrent bientôt à frapper les meilleurs citoyens. On proscrivit les gens pour leur richesse. Dès qu'un homme enviait un morceau de terre, on faisait mettre Je propriétaire au nombre des proscrits \ »
La Montagne ne se laisse toucher ni par les observations de Cambon, ni par les citations de Barère; elle continue à insister pour que la priorité soit accordée au projet de Lindet, surtout pour que Ton organise sans jurés le terrible tribunal.
1. Barère so doutait-il, dans ce moment, qu'il en viendrait, huit mois plus tard, de faiblesse en faiblesse, de crime en crime, à formuler à la tribune cette effroyable maxime : « La nation bat monnaie sur la place de la Révolution? )>