LIVRE XXVI. W
La proposition de Cuvillier-Fleury, si oq y donnait saite, était de nature k amener l'examen de la conduite tenue par municipalité elle-même. Déjà le conseil s'était vu vivement reprocher par plusieurs sections sa négligence et son apathie. Il ne veut à aucun prix laisser poser une question aussi irritante; il se hâte de passer à Tordre du jour et de se séparer; car Santerre, enfin revenu de Versailles, lui anoonce que le calme est à peu près rétabli et qu'on n'a rien à craindre pour la nui^
Le lendemain matin, comme après toutes les émeutes, la force armée se trouve au grand complet. De nombreuses patrouilles circulent dans tous les quartiers; Santerre et son état-major semblent vouloir, par leur zèle tardif, faire excuser leur inaciion de la veille.
A peine la séance de la Convention est-elle ouverte, que des délégués de diverses sections demandent à être admis k la barre. Ils dénoncent « l'insouciance coupable de la municipalité parisienne, qui a attendu que le trouble fût porté à son comble pour s'opposer au torrent. » Ils protestent contre les violences « dont Paris a été, la veille, le théâtre et qui, si elles n'étaient def^avouées, pourraient, aux yeux des départements, faire passer les habitants de la capitale pour aes partisans du vol et du brigandage, pour des fauteurs de l'anarchie et du désordre. »
Barère, qui ce jour-là sentait la nécessité de faire sa
cour au parli modéré, s'élance à la tribune. En vain la gauclie s'écrie : « Non l point de discussion, le renvoi de la pétition au Comité de sûreté générale! » Barère insiste pour avoir la parole; elle lui est maintenue par décret.
« Je le déclare, dit-il, tant que je serai représentant du peuple, je ferai imperturbablement la guerre à tous ceux qui violent les «propriétés, à tous ceux qui mettent le pillage et le vol à la place de la morale publique et qui couvrent un crime d'un voile ou plutôt
d'un masque de patriotisme Citoyens, vous voulez
fonder une république; faites respecter les propriétés, ou retournons dans les bois Nous faisons une révolulion d'hommes libres et non de brigands. Plus nous sommes en révolution, plus nous devons jeter au milieu de cette tourmente politique les deux ancres qui retiennent le vaisseau de l'Etat, l'ancre de la propriété et
l'ancre de la morale publique On a commencé hier
par violer froidement des propriétés auxquelles le luxe et peut-être aussi l'avidité commerçante ont mis un haut prix. Hier on a pris des denrées coloniales, demain on prendra des propriétés plus nécessaires. Bientôt des biens plus précieux seront ravis, car toutes les propriétés se tiennent, c'est une chaîne dont le législateur ne doit pas laisser briser un anneau par la violence, l'usurpation ou le crime Si vous laissez compromettre les propriétés et la sûreté des personnes, voire rôle est fini, votre dissolution inévitable; les lois civiles sont inutiles, les lois criminelles un jeu ridicule, et la libarté politique n'est plus qu'un roman. »
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Après ce préambule qui lui attire les applaudissements de la droite, Barère rappelle que les troubles ont commencé à dix heures du matin et que la force publique ne s'est mise en mouvement qu'à cinq heures du soir; il reproche vivement aux autorités de Paris leur imprévoyance et leur inertie, au commandant général, son absence; conduite d'autant plus impardonnable que depuis plusieurs jours les troubles étaient prédits et comme organisés dans les journaux. « Lisez le Républicain Français du 23 février, s'écrie-t-il, et dites-moi s'il est possible de lire sans indignation le récit de la séance du Conseil général de la commune. Reportez-vous aux propos tenus dans cette séance, dites-moi si ce sont là des hommes qui respectent la Représentation nationale, (|ui veulent sincèrement l'ordre public*. Oui, ces troubles
1. Voici le passage du Républicain français auquel Barèro fait ici allusion.
a Les ouvrières blanchisseuses étant venues se plaindre de Pexcessive cherté du savon, Chaumette a dit : « Nous avons détruit les nobles et les Ca pets; il nous reste encore une aristocratie à renverser, c'est celle des riches et des boutiquiers qui accaparent les subsistances du peuple pour le forcer à se mettre à leurs genoux ; il faut les poursuivre et je me déclare ouvertement contre eux quoique je sache bien que, s'ils ont le dessus, je serai guillotiné. Je demande que nous nous transportions à la Convention pour obtenir la peine de mort contre les accapareurs. »
« Hébert a parlé dans le même sens que Chaumette et s'est pris du renchérissement des denrées aux partisans du traître Cape l, qui accaparent pour faire regretter l'ancien régime, et aussi à Roland qui, quoique déplacé, est encore derrière la toile.
a Jacques Roux a appuyé Tavis de ses collègues, mais il a ajouté : « Si nous avons des représentants inûdèles, la guillotine est là pour les punir, et s'ils ne veuleit pas, s'ils ne peuvent pas sauver le
étaient annoncés et, si je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou insensé, trop connu pour que je veuille le nommer... » Barère, étonné de son audace, s'arrête et ne prononce pas le nom de Marat; il se rejette dans la réfutation banale des théories de la loi agraire et demande en terminant que le Comité de sûreté générale soit tenu de rendre compte, dès le lendemain, des mesures prises pour faire cesser les troubles de Paris et pour en découvrir les instigateurs.
Salles tient à lire l'article auquel le précédent orateur s'est contenté de faire allusion. Cette lecture est accueillie par des cris d'indignation presque unanimes. On demande de toutes parts le décret d'accusation contre Marat. Celui-ci s'élance à la tribune. « Il est tout simple, dit-il de sa voix la plus stridente, qu'une faction criminelle, qu'une horde ennemie de la liberté. .. » A ce début, des murmures éclatent dans l'immense majorité de l'Assemblée; l'ami du peuple répète sa phrase en désignant d'un geste provocateur ses adversaires de la droite. « Oui, ajoute-t-il, la vérité leur fait peur, mais on l'entendra malgré leurs cris; oui, il est tout simple que celte horde qui a conspiré pour sauver le tyran, qui voulait appeler la guerre civile dans la République, ne voyant plus le salut pour elle que dans une contrerévolution, veuille aujourd'hui me décréter d'accusation pour avoir usé de la liberté des opinions et proposé le seul moyen qui puisse sauver le peuple dans le silence des lois...
peuple, disons au peuple de se sauver lui-même, de se venger de ses ennemi»^ (Applaudissements des tribunes.) »