‹ Histoire de la terreur, 1792-1794 (volume 4)Chapitre 105 sur 262 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

Cependant les commissaires municipaux se sont rendus à TAssemblée et lui annoncent que toute la population valide est convoquée au Champ-de-Mars. Les représentants du peuple étaient eux-mêmes très-vivement émus des nouvelles désastreuses qu*on ne cessait de recevoir du théâtre de la guerre; les communications avec Verdun étaient coupées, la place pouvait être considérée comme perdue.

A ce même moment Vergniaud monte à la tribune, et, plein d*un noble enthousiasme, s'écrie :

a C'est aujourd'hui que Paris doit se montrer dans toute sa grandeur ; s'il se montre comme on vient de l'annoncer, la patrie est sauvée.

a Que les citoyens de cette grande ville renoncent un moment aux pétitions , aux déûances , aux soupçons ; qu'ils s'occupent enfin des ennemis extérieurs, et nous n'avons rien à craindre. Is plan de Brunswick est d'arriver à Paris en laissant derrière lui nos places fortes et même nos armées

« Que nos armées se replient sur lui, que Paris marche au-devant! Alors les hordes étrangères seront dévorées par cette terre souillée de leur présence

a Mais nos ennemis ont un grand moyen sur lequel ils comptent beaucoup, c'est celui des terreurs paniques. Ds sèment l'or, ils envoient des émissaires pour répandre au loin l'alarme et la consternation ; et vous le savez, il

est des hommes pétris (Tun limon si fangeux qu'ils se décomposent à l'idée du moindre danger.

(( II faut que le peuple se mette en garde contre ces désorganisateurs par système ^ contre ces exagératewrs qui sèment les fausses alarmes et montrent les dangers où ils ne sont pas . »

Yergniaud est interrompu par les applaudissements les plus vifs. Il félicite la commune de Ténergie qu'elle déploie, mais il ne craint pas de rappeler combien peu Ton a fait de tout ce qu'on a promis , combien peu est avancée la création du camp sous Paris , décrété depuis près de vingt jours , et dont, malgré un grand étalage de zèle et de dévouement, les retranchements sont à peine commencés.

« Oii sont, s'écrie l'éloquent député de la Gironde, les bêches, les pioches et tous les instruments qui ont élevé Tautel de la fédération et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande ardeur pour les fêtes; sans doute, vous n'en aurez pas moins pour les combats. Vous avez chanté, célébré la liberté, il faut la défendre; nous n'avons plus à renverser des rois de bronze , mais des rois environnés d'armées puissantes. Il n'est plus temps de discourir, il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou cha(iue pas qu'ils font en avant pioche la nôtre*. »

^, Nous avons pris les traits les plus saillants du discours de Ver pniaud dans le MonUeur, p. iOoO, et dans le Journal des Déba n® 3 il, p. 22. Ce dernier journal donne de la dernière phrase du di cours de Verj^niaud la version suivante : // faut creuser la fosse

nos ennemis, ou bien le sommeil de Paris nous précipiterait dcc^as la nôtre.

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Électrisée par Ténergie que vient de déployer son plus grand orateur, TÂssemblée vote, par acclamation et à Tunanimité, toutes les mesures qui lui sont proposées. En présence de l'ennemi victorieux, il ne peut plus y avoir de partis.

« Envoyez des courriers extraordinaires qui portent dans tout TEmpirele tocsin général qui doit s*y sonner. » Ainsi parle la gauche par Torgane de Cambon. La droite, par la voix de Mathieu-Dumas, demande que le pouvoir exécutif prenne sur-le-champ les mesures propres à accélérer les armements; en même temps, elle recommande Tunion de tous les pouvoirs constitués pour diriger les efforts des citoyens.

Danton voit le moment propice pour abriter ses projets de terreur sous le masque du patriotisme; il s'élance à la tribune et ne semble préoccupé que de donner une vie nouvelle aux sentiments qu'ont exprimés les précédents orateurs. Mais en réalité il présente à mots couverts le programme des forfaits que vont oser ses amis du comité de surveillance, a Tout s'émeut, s'écrie-t-il, tout s'ébranle, tout brûle de combattre ; que quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie: pour les vaincre, messieurs, il faut de l'audace , encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. »

Aussitôt, sur la motion de Lacroix, l'ami et le confident de Danton, l'Assemblée nationale décrète la peine de mort contre tous ceux qui, soit directement, soit indirectement, refuseraient d'exécuter ou entraveraient les ordres don-

îtt HISTOIRB Dfi LÀ TERREUR.

nés et les mesul^s prises par le pouvoir exécutif prOFVisoire.

Pendant que l'on rédige le décret qui lui déceiHè à luimême et à ses collègues une sorte de dictature^ Danton disparaît et court au Champ-de-Mars haranguer les nombreux volontaires qui s'y rassemblent. Il sait la véritable signiQcation du signal (Jui va partir du terre-plein du Pont-Neuf, il tient a ne se trouver, au moment décisif, ni dans la salle des Feuillants, ni à l'Hôtel de Ville, ni au ministère de la justice. La haute position qu'il occupe l'oblige de rester derrière le rideau, tant que le crime se consomme, sauf à paraître, une fois le crime accompli, pour en recueillir les fruits.

Danton vient de quitter l'Assemblée; presque aussitôt le canon d'alarme tonne , les cloches de toutes les ^lises sonnent à la fois le tocsin , la générale retentit à travers toutes les rues, le drapeau noir de la patrie en danger s'élève dans les airs.

A ce signal, donné en même temps sous tant de formes diverses, le héros et le sicaire répondent. L'un court rejoindre ses camarades déjà rassemblés au Champ-de- Mars et se disposant à partir pour les plaines de Valmy. L'autre se glisse le long des murailles de l'Abbaye pour être exact au rendez-vous que lui a donné Maillard.

Jamais peuple au monde ne se leva avec tant de majesté et d'enthousiasme pour chasser de son territoire les armées étrangères. Pourquoi fallut-il que le grand mouvement patriotique, qui doubla en un seul jour le contingent de Paris, fût, à son origine même, souillé du plus horrible des crimes par le fait de quelques scélérats?

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