LIVRE XL
Il était naturel que le premier acte du drame sanglant, médité depuis quelques jours par les décemvirs, se passât au lieu même où tout avait été préparé et ordonné.
Le dépôt de la Mairie, situé sous les appartements qu'occupait Pétion, était Tantichambre des diverses prisons de Paris et spécialement de celles où s'entassaient les suspects que le comité de surveillance faisait arrêter, interrogeait sommairement et envoyait rejoindre les malheureux incarcérés les jours précédents.
Le 2 septembre, le dépôt contenait vingt-quatre personnes, dont vingt-deux prêtres coupables de refus ou de retrait de serment; parmi eux était Tabbé Sicard^.
1. Les deux prisonniers laïques étaient M. Martin de Marivaux, ancien avocat au parlement de Paris, et Labrouche, surveillant de rinstitcition des sourds-muets, que Ton avait arrêté avec Tabbé Sicard, à cause de son attachement pour ce bienfaiteur de l'humanité.
Quelques historiens, et notamment M. GranierdeCassagnac (p. 419 du L II), parlent. d'autres prisonniers renfermés également le 2 septembre au dépôt de la Mairie, et qui, dirigés sur la Force et la Coneietgeriê, auraient été également massacrés. Ils ont été trompés par les indications erronées du journal de Marat et du procés-verbal do conseil général de la commune. Dans la précipitation des événements, les rédacteurs ont sans doute écrite la place du mot d'Abbaye celui de Force ou de Conciergerie. Tous les prisonniers du dépôt de la mairie furent transportés en même temps à T Abbaye. Le récit de TabbéSicard est positif à cet égard. Si des individus avaient été conduits de la Mairie dans d'autres prisons et massacrés sur la voie publique, il serait évidemment resté quelques traces du fait dans les récits contemporains.
tn HISTOIRE Dfi LÀ TERREUR.
 deuK heures, au moment même où le canon d*alarme fait entendre ses premières détonations, la grande salle du dépôt est envahie par une bande de Marseillais ^ qui se saisissent des prisonniers et les entraînent dans la cour. Là on leur annnonce qu'on va les transférer à r Abbaye ; on les entasse dans quatre fiacres, et le chef de la bande donne aux cochers Tordre d'aller très-lentement, sous peine d'être massacrés eux-mêmes sur leurs sièges. Les soldats — si on peut donner ce nom à des misérables qui déshonoraient l'uniforme français. <— annoncent hautement aux prisonniers qu'ils n'arriveront pas vivants à leur destination, que rien ne pourra les soustraire à la rage du peuple. Pour que cette menace puisse plus sûrement s'accomplir et que la populace ait toute facilité d'exercer ses outrages, les portières des fiacres sont laissées ouvertes. Les Marseillais les maintiennent ainsi pendant toute la route, malgré les supplications qui leur sont adressées.
Durant le trajet, effectué avec la lenteur commandée, le long du quai des Orfèvres, sur le Pont-Neuf, à travers la rue Dauphine, les gens de l'escorte ne cessent de vomir les invectives les plus grossières et d'exciter la fureur populaire contre les malheureux prison-
1. La coopération ardente et presque exclusive des Marseillais aux massacres de septembre est constatée par la plupart de ceux qui échappèrent à ces scènes hideuses, et notamment par les abbés Sicard et Saurin, qui étaient l'un à rAl)baye, l'autre aux Carmes, par Joumiac de Saint-Méard, et par le frère de Bertrand de Molleville, Les individus avec lesquels ils furent en contact parlaient tous le patois provençal, ce fut même à la connaiï^sance de ce patois que les trois derniers durent leur salut.
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niers. Avec la poiote de leurs sabres ils les désii^Deot aux passants, cooime s'ils moutraient des bétes féi'oces encliatuées. « Voyez ces hommes, répétaienl-ils, ce sont vos ennemis, ce sonl les complices de ceux qui viennent de livrer Verdun (qui n'était pas livré alors), ils n'attendent que le départ de vos défenseurs pour égorger vos femmes et vos enfants! n La foule s'arrête, regarde, écoule, pousse quelques huées, mais n'agit pas; elle semble avoir conscience de l'horreur du cnii>e dont on veut lui faire prendre la responsabilité.
Au carrefour Bucy, il y avait un très-.^rand rassemblement autour de l'estnide dressée pour les enrôlements. C'est le moment de faire croire que l'idée du massacre des prisonniers se rattache aux pensées palrioli(|uos qui font aflluer là les volontaires. Les excitations des Marseillais redoublent; quelques-uns vont jusqu'à oITrir leurs piques et leurs sabres aux hommes du peuple afin qu'ils s'en servent contre les prisonniers; maïs U ne se trouve dans la foule personne d'assez lâche pour se ruer sur des malheureux sans défense. Un des Marseillais se décide alors à exécuter lui-iiiénie l'ordre qu'il a r-çu à la mairie; il monte sur le marche-pied de l'une des voitures et plonge son sabre dans la poitrine du premier praire qui lui tombe sous la main*.
1. Nous avons l'u le Lonljcur, au dùLuL de nos reclionhes, de découvrir au greffe criminel de la cour impériale de Paris le votuminru( dossier des poursuites dirigeas, en l'an iv, contre les septembriseurs. Plus lard nous avons retrouve à Lon<!i-eB,au British mmœutu. i que le pri^sidciit du tribunal criminel, Gubicr, depuis « de la justice et membre du directoire, prononça pour résu-
A ce signal, les plus animés de ses camarades suivent son exemple et frappent au hasard à irayers les portières ouvertes. En vain les prisonniers demandent grâce et poussent des cris lamentables : la fureur des assassins ne fait que s*accroitre. Cependant peu de victimes sont atteintes mortellement, car les coups sont mal dirigés ; les voitures marchent toujours et les sicaires n'osent en arrachek* les prêtres, de peur que, dans la confusion et le tumulte, ils ne trouvent moyen de s^échapper»
Enfin on arrive à T Abbaye; les voitures entrent dans la grande cour du cloitre et viennent successivement se ranger au bas du perron qui conduisait au réfectoire des anciens moines, là même où siégeait le comité civil de ia section des Quatre-Nations. Aussitôt quelques misérables de ia meute maratiste se précipitent sur le premier
mer les débats qui eurent lieu devant le jury à l'occasion de ceâ pour* suites. Nous avons pu ainsi recomposer toute Finstruction orale et écrite do ce procès, dont les clémeiiLs épars {gisaient dans la poodr^ des greiïes et des bibliothèques. Nous nous en sommes servi dans tout le cours de notre récit. C'est ainsi que nous avons pu ajouter des détails nouveaux à ceux déjà connus. On trouvera à la un de ce volube un résumé de cette immense procédure ; après chaque épisode, ooos donnons l'indication aussi précise que possible du dossier spécial auquel nous l'empruntuns.
Jusqu'ici, les deux seuls récits dont avaient pu se servir les historiens pour décrire la [)reinièro scène des massacres étaient ceux de Mehée fils et de l'abbé Sicard. Mehee raconte que le fédéré quidoona le signal du massacre avait été provoqué par un des prêtres, qui l'avait frappé d'un coup de canne à la tète. Les écrivains qui ont prisa tàcbe de fausser la vérité sur les événements de septembre se sont naturellement emparés de cette assertion. Cependant elle n'est appuyée sur le diro d'aucun autro témoin oculaire; les journaux et les discours de