LIVRE XII
protégés, mais ils les prévenaient en même temps qu'ils eussent grand soin de ne pas venir en demander d'autres. Plus hideux encore était le spectacle que présentait la cour de Saint-Germain-des-Prés; là, au milieu de monceaux de cadavres, des tables étaient dressées, les massacreurs venaient s'y asseoir à tour de rôle, aussi bien ceux qui travaillaient dans la rue Sainte-Marguerite, devant le guichet de la prison, que ceux qui expédiaient les prôtres dans la cour nu'^me. Le vin et le sang coulaient à flots. Le comité civil des Quatre-Nalions, sous l'empire de la terreur, fournissait les bons que l'on allait présenter aux marchands du voisinage et auxquels nul n'avait garde d'hésiter à faire droit. Les verres étaient à chaque instant remplis et vidés; « ils dégouttaient le sang dont étaient fumantes les mains des cannibales qui buvaient dedans*. » L'odeur de cette effroyable orgie était si nauséabonde, que dans la salle du comité civil le président Jounlan se trouva mal sur son fauteuil *. Ce que voyant, l'un des assistants, sans doute un des affidés
4. Voir la déclaration du citoyen Jounlan, président du comité civil de la section des Quatre-Nal ions, et la relation de l'abbé Sicard, toutes deux reproduites dans Histoire parlementaire, t. XVIII.
î. Le comité civil était étranger aux massacros; frappé de slupeur par l'horrible spoctacio dont il était témoin, annihilé et doué à sa place par les ordres du comité de surveillance séant à la mairie, il ne fit rien, ne tenta rien, n'osa rien dire. On avait besoin de la signature de ses membres pour les horribles réquisitions de paille, de chaux, de toitures, de vin, de victuaille, pour le prêt des travailleurs ; ils la donnèrent. Les bons so trouvent à la préfecture de police. Ils ont été reproduits m extenso dans l'ouvrage do M. Granier de Cassagnac, p. 497-240, t. U. Quant à nous, nous demandons à nos lecteurs la permission de leur épargner Thorreur de pareils détails.
du comité de surveillance, s'écrie : « Le sang des ennemis est pour les patriotes Tobjet qui les flatte le plus. » A ce moment, Tun des bourreaux, les bras retroussés, armé d'un sabre ensanglanté, entre et dit au comité : « Je viens vous demander, pour nos braves frères d'armes cpii égorgent les aristocrates, les souliers que ceux-ci ont à leurs pieds. Nos braves frères vont nu-pieds et ils partent demain pour la frontière ! » Les membres du comité civil se regardent et répondent : « Rien n'est plus juste ^. »
Les frères d'armes qui partaient pour la frontière étaient ces fameux Marseillais qui devaient toujours, le lendemain, aller combattre les cohortes étrangères et qui toujours restaient à Paris en qualité d'égorgeurs patentés et soldés par la commune. Les aristocrates étaient de malheureux ecclésiastiques que Ton tirait successivement de leur prison ou qu'on amenait du dehors par suite des perquisitions incessamment faites dans tous les quartiers environnants.
Ils étaient prêtres insermentés, cela suffisait. On ne daignait pas même les conduire au tribunal de Maillard; on se contentait de leur demander s'ils avaient prêté le serment civi(|ue : « Nous ne l'avons pas fait, nous ne pouvons le faire. » Celte réponse, toujours la même, était leur arrêt de mort. Cette mort, ils la subissaient à la manière des premiers chrétiens, en pardonnant à leurs bourreaux. On était revenu aux temps de la primitive Église; la cour de Saint-Gern)ain-<les-Prés était le cirque où les confesseurs de la foi subissaient le martyre. Les