LIVRE XIII
en bon état entre les mains de ceux qui doivent les égorger.
Foumier avait accordé à ces infortunés une suprême faveur, il leur avait permis d'écrire à leurs proches et à leurs amis et avait autorisé les gardes qui veillaient sur eux à desserrer les liens qui retenaient leurs mains captives. Mais, de peur qu'ils ne tentassent de s'échapper, on n'en déliait que quelques-uns à la fois. Ils se passaient de main en main les trois ou quatre plumes que Ton avait mises à leur disposition. Aussitôt que l'un d'eux avait fmi sa lettre, on le garrottait de nouveau et on débouclait son voisin^.
Ces prisonniers n'étaient pas tous, comme on pourrait le croire, également décx)uragés. Ceux qui avaient le pressentiment du sort qui les attendait l'envisageaient avec assez de fermeté pour cacher leurs appréhensions à leurs compagnons d'infortune et leur épargner les inutiles anxiétés d'une trop longue agonie. Tel , qui venait d'écrire son testament et d'adresser ses suprêmes adieux à ses amis les plus chers, tendait en souriant la plume à son impatient voisin, à qui il tardait de faire partager à sa mère ce que son insouciance lui laissait encore d'espoir. Tous innocents et presque tous jeunes, la plupart se rattachaient avec tant d'ardeur à la vie qu'ils ne demandaient pas mieux que de s'aveugler sur
I. Les leltros écrites parles prisonniers d'Orléans sont datées du 4. du 6 et du 7. A la première date, ils avertissent leurs amis qu*on va les transférer d'Orléans à Saumur; à la ï^econde, ils annoncent qu'ils sont dirigés sur Paris; à la troisième, que c'est décidément à Versailles
le danger de leur position et se prenaient à croire aux propos équivoques par lesquels Fournier et ses confidents cherchaient à les endormir. Ils ne soupiraient qu'après des juges et espéraient en trouver là où on les menait. Ils se louaient des soins dont les entourait le général de l'armée parisienne, et surtout de la promesse solennelle qu'il leur avait faite d'envoyer immédiatement leurs lettres à destination.
Mais Fournier, infidèle à sa parole, inaccessible à toute pi(ié, garda cette correspondance dont il avait accepté ou, pour mieux dire, extowjué le dépôt, et Tenvova au comité de surveillance. Ces dernières volontés des mourants, regardées comme sacrées dans tous les pays, à toutes les époques, furent soustraites par une infâme trahison aux familles auxquelles elles étaient adressées; et cependant, dans ces épanchements des affections les plus légitimes, on ne trouve aucune trace des prétendus complots que Ton accusait ces infortunés d'avoir noués avec les ennemis de leur patrie; on y reconnaît, au contraire, des gens sûrs d'eux-mêmes qui ne se plaignent que des lenteurs de la justice, qui se fient a leurs bourreaux et parlent de leur délivrance ou de leur mort prochaine sans affectation, sans amertume, avec rinimilablc accent de Tinnocence^.
4. Nuus avons eu lo bonheur de reirouvor les lettres remises par les prisonniers d'Orléans entn» les mains de Fournier. Nous en publions les extraits les plus importants à la Gn de ce volume. En lisant ces confidences d'oulre-lombo, que Fournier et ses patrons ont eu la cruau'é d(» dérober aux mères, aux femmes, aux amis auxquels elles étaient desiinérs, on sent redoubler sa pilié pour les victimes, sa haine pour les bourreaux.