COMMUNE DE PARIS
Marc-Antoine Bourdon au président de la commune,
« Citoyen président, « Georges Withgenstein a été conduit à l'abbaye SaintGer-
1. H"*' de Fausse-Lendry, dans son récit si palpitant d'intérêt et que nous ftTODs eu occasion de citer plusieurs fois, raconte qu'un portefeuille très-volumineux lui avait Oté envoyé par son oncle, M. l'abbé de Rastignac; que ce portefeuille ne lui fut pas remis, mais qu'il fut volé. La pièce que nous donnons confirme le récit de M"*' de Fausse-Lendry et ajoute une preuve nou- ▼elle à sa complète véracité.
main le 11 août 1792; il y est mort le 2 septembre suivant. Chargé de la procuration de sa veuve, muni des pièces qai constatent et établissent ses droits, je réclame de la justice de la commune les objets suivants :
(( Suit rénumératîon de quatorze objets, dont une lettre.
« y observe , citoyen président, que cette lettre, écrite à l'instant de la mort deWitligonstein, a été par lui remise au citoyen Maillard, ainsi que le petit nécessaire en or; celui-ci m*a personnellement attesté le fait et m*a assuré avoir remis ces objets au citoyen Lenfant, alors membre du comité de surveillance.
« Quant aux autres effets, le citoyen La Vacquerie m'a assuré qu'ils avaient été religieusement mis sous les scellés dans la chambre qu'occupait Withgenstein, à l'Abbaye, avant sa mort; il a ajouté que lors de la levée des scellés sur celte chambre, ils avaient été transportés à la mairie et de là à la maison commune.
« Je vous prie, citoyen président, de vouloir bien fixer l'attention de la commune sur cette réclamation, elle m'a paru légitime, et c'est ce qui m'a déterminé à vous la présenter.
a M. A. Bourdon.
n Paris, rue de la \ illc-rÉvôriuc, ii° 30, section de la République, le 1 1 mars 170.1, ir année de la République française, n
Maillard el ses acolytes avaient d'excellentes raisons pour que Ton ne fît pas rendre compte des déprédations qui avaient eo lieu au moment de la prise des Tuileries et des massacres de septembre, et dont les auteurs principaux se rejetaient la responsabilité'. Lorsqu'au mois de mai 17Q3 les Girondins et leurs amis, usant de représailles contre la commune de Paris, qui demandait leur proscription, parlèrent de poursuivre à outrance les auteurs et complices de ces déprédations. Maillard et ses séides coururent les premiers sonner le tocsin à THôtel-de-Ville et faire tirer le canon d'alarme sur le Pont-Neuf. C'est Maillard
1. Voir la lettre en date du 13 mars 1703, reproduite par M. Alexandre Sorel, p. 30 do sa notice sur Maillard, et par M. Granier de Cassagnar, qui en donne le fac simile à la fin du deuxième volume de son Histoin ^
Maxsai'res de septembre.
lui-môme qui le déclare dans une pièce doonée in extenso par M. Alexandre Sorel , page !|7.
De tels services ne pouvaient être méconnus par le comité de sûreté générale. Aussi, le k août 1793, chargea-t-il Thomme du 5 octobre, du 2 septembre et du 3i mai, « de se transporter dans toutes les sections de Paris et lieux environnants, d*y placer des observateurs pour découvrir les démarches de toutes les personnes suspectes ou étrangères qui travaillaient à troubler l'ordre public et à rendre illusoires les décrets de la Convention ^ »
Maillard se mit tout de suite à la besogne avec sa bande et commit, dans les départements de Seine-et-Marne et de Seineet-Oise, les actes les plus odieux de vol, de pillage et de brutalité.
11 en fit tant que le comité de sûreté générale, qui n'était pas cependant scrupuleux en pareille matière, rendit, le 11 octobre 1793 (20 vendémiaire an ii), un arrêté qui ordonnait que Maillard fût arrêté et les scellés mis sur ses papiers. « Si le citoyen Maillard ne voulait pas remettre ses clefs, on devait requérir les autorités civiles à toute heure, même de nuit, et faire ouvrir, avec leur assistance, toutes les portes et armoires du logement dudit Maillard. »
On voit que le comité tenait fort à mettre la main sur les papiers de Tex-juge de l'Abbaye; le considérant de l'arrêté est important à noter : « Considérant, y est-il dit, que les pouvoirs illimités donnés au citoyen Maillard sont dangereux et effrayants pour la liberté, que d'après ses aveux, il a saisi des effets en or et en argent et une multitude d effets précieux, dont il n'a point rendu compte depuis sa mission.,,. »
Armé de cet arrêté, l'agent du comité ût une perquisition exacte chez Maillard. 11 ne trouva pas l'individu qu'il cherchait, mais il mit la main sur le registre, qui servait à ce chef de la police secrète pour inscrire les espions qu'il employait et les dénonciations qui lui étaient faites. L'agent ne manqua pas d'empor-
1. Déjà autcrieuremeot à cette nomination officielle, Maillard arait été employé comme espion par le conseil exécutif proTisoire. Nous en avons trouvé la preuve dans les registres de ce conseil et notamment dans les procî'S-verbaux des séances des 17 mars et 10 mai 1793.
kHH oistoir: de la terueir.
1er ot pr xie^ix re^istr.- et de le remettre à ses patrons du comité &i suret** g«îi.éraît.-*.
M-iillard fut lui-m me emprisonné qw Ique temps après, mais l'influence de ses amis et âr* se> protecteurs le fit relâcher le M\ brumaire (k novembre 1793). Cependant, tous les jours, le comité de sûreté g'nérale et les députés dos départements où il avait été porter le trouble et le pillage recevaient sur ses méfaits des pliintes aussi vives que nombreuses. Lecointre (de Versailles) crut devoir, le 24 frimaire {\l\ décembre 1793), eo ontœtenir l:i Convention. Parmi les faits cités par ce député, celui-ci est caractéristique :
\a' 0 brumaire, vingt-cinq hommes de la bande de Maillard' avaient p'n Mro chez un cultivateur de Tiger^', près de Corbeil, nomuu^ Ciibon et âgé de 71 ans, et, après avoir pillé son argenterie, arrachi^ du cou de sa femme une croix d'argent, devançant les pratiques des fameux chauffeurs, ils avaient approché le nulheurvu\ fermier d*un brasier ardent^ lui avaient brûlé la pLuue des pieits pour lui faire dire où il avait caché son argent.
liviN j urs apK^, le 27 frimaire, Fabre d*Églantine, ayant retKHi\e!é v.viie accusation •, elle fut renvoyée au comité de sûreté ^ô.KMMÎe qui onlonni pour la deuxième fois l'arrestation immédiuio vie MailKi.^P. M.iis les affidésdu chef de bande se rassem*
I \ Vil ^>'> kKru\ ^viN:- 5, pages 36 et 37 de la notice de M. Sorel.
- lVt;»;'N Iv V.«i.\'»r. Uwiiuro .^ do Versailles) s'exprime ainsi : «Ces iiv>:i) tiv> u.f r. .\Mritu"d."> p>ar un nommé Turlot, aide de camp du général HvMîi i» >».' J.v».r. '.îidrç-' dos orilrv* de Milliard. »
< YW-- .i>\i .1 1 ; K' inoe !o p«>rtrait suivant de Maillard : « A la tète des s-- <,,>*• '•^' t' '"^ ^'•' •* ' 'IV* b*^v jri, \ou*vom'i encore ce Maillard que le bureau de U ^'i tv A ,M '•■•x 'ii.»\i.>M» J<r fdin» sortir dos prisons, où le comité de sûreté jf • îA'* ! i\Ai x*. '.rii.*t*.r\\ oi qui osl maintenant investi de pouvoirs t«rnb. "<, . \ . 1 '» . ,♦ .'o \ aLVu>aiiou Je Fabro, la C>nvention décréta d'arrestaï:o • V-s '.r. i'* hj.- Jo '\i tn-v r\>'.»Iationnaiiv, Ronsin, Vincent et Maillard.
V.'rt \"4 -vi^"^ jv'î' >*î ftiOx s«.a:tco du i' fiimaire an ii.
» \ • .: V :.\'k* .uoiric J'.- raur^l'tv Ji comité de sûreté générale :
• ' -i;;.* :> ^ ♦.v* .. t'-v .»; le >*if-itr j'-rwralt df la Convtnlion natiunale.
* .^t i" >' zi.i.et .71^ .La «ecoad de U R^abbque fnnçaiie
Ir • .:. %' *.-' s.ir^' c î'-rx! io a C-'u^oatioû, tant en vertu de ses pou-
NOTKS. 489
blërent dans leur repaire ordinaire (le café Chrétien , situé rue Favart), et signèrent la pièce suivante, qui montre la société Uaillard fonctionnant, délibérant, pétitionnant comme une association régulière :
tt Nous, composant la société des employés par le citoyen Maillard, commissaire du comité de sûreté générale et de salut public de la Convention nationale, réunis et soussignés,
« Après avoir discuté sur l'arrestation du citoyen Maillard, ne pouvant reconnaître ce qui prut y avoir donné lieu, après avoir examiné scrupuleusement toutes les opérations qui ont été faites par différents citoyens de notre société, estimons que quatre commissaires pris entre nous se rendront auprès du comité de sûreté générale pour le prier de rendre leur chef à leurs cœux provisoirement, ou de vouloir bien leur faire connaître les griefs qui sont imputés soit à lui ou à ses agents, et dans le cas où il se trouverait des particuliers qui se soient servis de son nom pour commettre des délits, qu'il soit permis aux agents de Maillard de les conduire au comité de sûreté générale.
Cl L'assemblée a ensuite nommé et choisi pour présenter leur
observation au comité de sûreté générale les citoyens Murât,
Chabry, Mazure et Mougeot, qui s'en sont chargés, et avons
signé. »
(Suivent soixante signatures.)
Le comité de sûreté générale crut que la meilleure manière d^apaiser le courroux de ces gens, auxquels on venait d'enlever leur chef bien aimé, c'était de leur distribuer de l'argent. Le 3 janvier 179/i, l'un des membres du comité, Voulland, vint annoncer à la Convention u que, quelques mois auparavant, ses collègues et lui avaient jeté les yeux sur un citoyen mis aujourd*hui en état d'arrestation par un décret, mais qui, à l'époque
îoirs qu*en vertu du décret qui vient d'être rendu et qui ordonne l*arresUitioo du citoyen Maillard, chargé ci-devant des pouvoirs du comité de salut public et de sûreté générale, arrête que le maire de Paris prendra les mc.yens les plus prompts pour arrêter et conduire à Sainte Pélagie ledit citoyen Maillard, et que les scellés seront apposés sur ses papiers.
« Les représentants du peuple ,
u BaYLE, Gl'FFROT, DlBARRAN. »
où il fut investi de la confiance da comité, avait plus d*nn titre qui pouvait faire croire qu'il en était digne, le citoyen Maillard; qu'il était urgent de payer les hommes dont le mandataire du comité s'éia't servi pour remplir les importantes missions qui lui avaient été confiées. » Leur salaire fut fixé à 5 livres par jour, et comme l'état des employés certifié par Maillard présentait un tableau de soixante-huit citoyens, la convention alloua une somme de 22,000 livres à répartir entre eux.
Voulland, dans son rapport, fait le plus grand éloge de ces hommes qui avaient cependant aidé Maillard dans toutes ses \iolenc(s a toîiies ss exactions, les représente comme étant pour la plupart t^ de bons pères de famille, bons citoyen^ tous vrais sar.s-culott^i-s. dont la plupart ont perdu leur état et leur fortune à la révolution qu'ils ne cessent pas d'aimer; du reste, ajoute-t-il. ils ont éi^ appe!és pour l'intérêt de la République par un ch*.'f investi dfS pouvoirs du comité de sûreté générale et avoué par le comité de salut public*.
Lorsque les gendarmes s'étaient présentés pour arrêter Maillard, ils l'avaient trouvé mourant. Depuis seize mois, le doigt de Dieu s'i'iail appesanti sur le misérable. Suivant le certificat da méd( cin, il crachait le pus et souvent le sang.
Le comité de sûreté générale, peu compatissant de sa natun*, crut cependant devoir dts égards à l'homme du 2 so|)trinl)re et le laissa prisonnier chez lui, sous la garde de deux ciloy«.ns. Cet éiat de demie-arrestation donna lieu à de nouvrlK s plaintes de la part des habitués du café Chrétien.
L'no nouvelle |)oiilion fut adressée par eux à la Convention, le 22 fuvi ier*. Le comité de sûreté g«'nérale n'avait rien à refusera
1. Moniteur du 3 janvier 1792 li nivôse an ii). En reprt^sentaut les gens 4" la buiule de Muillaid comme des hommes ayant perdu leur état et leur fortune, Voulland nous indique parfuitement dans quelle catégorie on avait ét^ K's recruter, dans la pire de toutes : celle des gens déclassés, celle qui fournit exclusivcnjont à la police de tous les régimes ses agents secrets.
2. La pétition de la société révolutionnaire, siégeant au café Chrétien, demandant un prompt rapport sur l'arrestation de Maillard, Tun de ses nwffl* bres, fut lue à la Convention le 5 ventôse, 23 février 179i. (Voir le Munitenr do l'an II, p. 03.*».
NOTES. 49i
des patriotes si purs et si dévoués ; quatre jours après il rendit Tarrété suivant :
« Du 9 ventôse Tan n de la République française une et indivisible. »
« Le comité de sûreté générale, en conformité du décret du 8 ventôse qui l'investit du droit de prononcer sur les patriotes détenus, et considérant que le citoyen Maillard, aux différentes époques de la révolution, s'est montré l'ennemi de la tyrannie, l'ami du peuple et le défenseur de ses droits, arrête que le citoyen Maillard sera mis sur-le champ en liberté.
a Les représentants du peuple, membres du comité de sûreté générale,
« Eue Lacoste, Vadier, Guftroy, Lavicontewe, Jacot, YouLLAND, DuBARRAN, Louis (du Bas-Rhiu) . »
Ce n'était pas devant le tribunal des hommes que Maillard devait comparaître, mais bien à celui de Dieu. Le juge de l'Âbbaye mourut le 26 germinal an ii, huit jours après que Danton avait lui-m^me expié sur l'échafaud le crime qui les unira dans une éternelle infamie.
Cependant le comité de sûreté générale ne perdait pas de vue ce qui le préoccupait beaucoup plus que la vie de Maillard, à savoir les papiers et ordres dont il pouvait être resté dépositaire. Il fit donc immédiatement apposer les scellés sur les papiers du juge de l'Abbaye, et plus tard, lors de la levée de ces scellés, il envoya Héron, l'exécuteur de ses ordres les plus secrets et les plus importants, pour y assister et probablement pour en soustraire toutes les pièces qui pouvaient compromettre ses propres membres et leurs amis.