LIVRE IV
mais qu'ils reçoivent partout les honneurs qui sont dus à des amis et à des frères. »
Lacuée se hâte d'interrompre le malencontreux orateur en lui faisant ohserver que le moyen le plus sûr de prévenir l'effet de la lettre ministérielle est de voter purement et simplement le décret. Daverhoult réclame !a parole pour le combattre1, mais elle lui est refusée, et l'Assemblée, qui veut se débarrasser à tout prixd'une question qui, depuis un mois, l'agite et J'importune, se hâte d'adopter le décret et d'ordonner qu'il sera présenté immédiatement à la sanction royale, puis expédié par des courriers extraordinaires aux quatre-vingt-trois départements.
Sans être prophète, on aurait pu facilement prédire que les Jacobins trouveraient mille prétextes pour retenir à Paris ceux au moins des fédérés qui paraîtraient disposés à seconder leurs projets d'insurrection.
Cependant le roi sanctionna sans observation le funeste décret. Ni lui, ni ses conseillers ne virent, ne voulurent voir ce qu'était au fond cet acte législatif. N'élait-ïl pas; en effet, la négation formelle de tout ce qui avait été edit et fait au nom du pouvoir royal depuis un mois; l'adhésion implicite aux demandes qu'était venue apporter, le 20 juin, à main armée, îa populace parisienne; la consécration de l'audacieuse initiative qu'avaient prise certaines municipalités jaco-
I . Voir le Logographe, p. 34. Le Journal des Débats et Décrets, n° 280, p. 41, mentionne seulement l'opposition de Daverhoujt. Le Moniteur, p. 770, se contente de donner le texte du décret.
bines en dirigeant leurs fédérés vers Paris, au mépris de . toutes les prescriptions légales?
Ce que Pétion et la municipalité avaient fait le 20 juin, le roi et l'Assemblée venaient de le refaire le 2 juillet : la légalisation des rassemblements avait rendu possible la violation du domicile royal; la légalisation de la concentration des fédérés à Paris devait singulièrement faciliter l'invasion des Tuileries et le renversement de la royauté.
Les bataillons sont en marche, avait-on dit à l'Assemblée et au roi; il est nécessaire de régulariser cette violation de la loi puisqu'on ne peut l'empêcher. Les deux pouvoirs cédèrent ainsi à la puissance du fait accompli, ce prisme magique que les habiles font miroiter aux yeux de tous ceux qu'ils veulent tromper et éblouir.
Les rapports exigés à plusieurs reprises des ministres avaient été renvoyés à la commission extraordinaire des Douze. Les nombreuses pétitions, adresses, dénonciations en sens divers, qui arrivaient chaque jour de Paris et des départements, lui étaient également remises. De cette masse de documents confus, contradictoires, elle devait composer un tableau de l'état de la France. Elle fit deux parts de son travail et nomma deux rapporteurs appartenant l'un à la droite, l'autre à la gauche. En agissant de la sorte, la commission croyaitelle pouvoir renouveler en pleine révolution les luttes
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UVuE IV, M des rhéteurs de la place publique d'Athènes et faire plaider trauquillement, devant le peuple français, le pour et le contré dans le grand procès qui s'agitait depuis plusieurs mois?
Ce fut le. 30 juin que Pastoret et JeanDebry présentèrent, au nom des Douze, le tableau général de la situation et la série des mesures à prendre en cas de danger de la patrie. Quoiqu'ils parlassent l'un et l'autre au nom de la même commission, les deux orateurs firent passer dans leurs rapports les idées et les aspirations des partis auxquels chacun d'eux appartenait.
Pastoret énumérait « les maux dont la France était accablée, les uns naturellement issus d'une grande révolution, les autres indépendants de cette révolution; ceux-ci provenant de la conduite des autorités constituées, ceux-là de la conduite des citoyens... » Glissant rapidement sur les événements de juin , pour lesquels il avait pu faire admettre quelques paroles de blâme, il annonçait qu'il serait ultérieurement proposé diverses mesures propres à remédier au déplorable état des! choses. — « On comblerait les lacunes du code pénal. On réprimerait les excès des tribunes ; les représentants porteraient un costume distinctif. Quant à l'armée,- elle pourrait être mise plus vite en état de résister à l'ennemi, si l'Assemblée y envoyait des commissaires chargés, non de commander et de remplir des fonctions qui n'appartenaient qu'aux agents du pouvoir exécutif, mais de vérifier quel était l'état des approvisionnements, et de recueillir tous les renseignements nécessaires à ta surveillance des actes administratifs et à la confection de
bonnes lois militaires1 ; on examinerait encore avec soin si les généraux devaient conserver le droit de pétition.
En ce qui concernait les troubles religieux; le rapporteur promettait que très-prochainement une loi nouvelle serait préparée pour remplacer celle que le souverain refusait de sanctionner; il annonçait aussi un décret dans le but, non d'anéantir les sociétés populaires autorisées par la Constitution, mais d'empêcher qu'elles ne pussent entraver directement ou indirectement l'action des autorités constituées.
LerapportdePastoret était une véritablehomélie qui ne concluait à rien et laissait tout dans un vague désespérant, un programme compendieusement élaboré des matières dont la commission extraordinaire et l'Assemblée, sous son inspiration, auraient successivement à s'occuper à leur loisir. Mais ce loisir, quand viendrait-il? les événements qui se pressaient laisseraient-ils aux législateurs optimistes le temps d'élucider, de débattre et de résoudre toutes les questions qui venaient d'être si complaisamment énumérées?
Quoique l'orateur eût cherché à tenir la balance égale entre tous les partis, en atténuant leurs fautes réciproques, quoiqu'il n'eût mis, dans son tableau de la situation du royaume, que des couleurs ternes et des teintes à
4 . Telle fut l'origine des fameux représentants du peuple aux armées. Contrairement à l'opinion commune, la pensée en est due à la Législative et à un député de la droite, à Pastoret, qui certes ne se doutait pas qu'il proposait une mesure éminemment révolutionnaire, et qu'il remettait aux mains du pouvoir législatif le maniement et la direction suprême des affaires militaires.
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UVRB IV.
demi effacées, ia gauche voulait réfuser à son rapport l'honneur très-banal de l'envoi aux. quatre-vingt-trois départements. Il fallut une discussion et un vote pour l'obtenir.
Bien autrement net et accentué était le rapport de Jean Debry, qui avait été chargé spécialement de poser la question capitale du moment, celle du danger de la patrie.
Le député montagnard soumit à l'Assemblée neuf articles très-positifs, très-énergiques, que nous verrons bientôt convertir en loi.
Sur la proposition de Vergniaud, la discussion sur les -deux rapports fut renvoyée au 2 juillet ; mais à raison de divers incidents, elle ne put être reprise que le 3.
L'Assemblée avait reçu, la veille, des dépèches officielles et des lettres privées qui lui annonçaient la retraite de l'armée du Nord. Luckner se repliait sur Lille et Valenciennes, parce que, disait-il dans son rapport, il n'avait pas trouvé en Belgique la sympathie populaire qu'on lui avait promise, et qu'il ne pouvait plus tenir devant un ennemi trop nombreux. Les nécessités delà guerre avaient obligé l'armée française, en se retirant, à incendier les faubourgs de Courtrai. On était sous le poids des émotions produites par ces fâcheuses nouvelles et par les accusations de trahison que lançaient déjà les Jacobins contre plusieurs généraux de l'armée du Nord, lorsque, la séance à peine ouverte, l'on vit Vergniaud gravir lentement les marches de la tribune.
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Ah ! si dans ce moment il lui avait été donné de percer les voiles qui enveloppaient un avenir, hélas! bien prochain ; s'il avait pu se douter que les insurgés du 10 août et le bourreau du 21 janvier viendraient tirer les conséquences logiques des prémisses qu'il allait poser; s'il avait pu s'entendre lui-même prononcer successivement au nom des Assemblées législative et conventionnelle ïa déchéance, l'emprisonnement et la mort de Louis XVI! Ah ! si un, pouvoir magique eût tout d'un coup déroulé sous ses yeux les sanglantes catastrophes dont ses amis et lui-même étaient destinés à devenir les témoins, les acteurs et les victimes, certes il eût reculé l Mais l'homme est condamné à marcher en aveugle à travers le dédale de la vie et à ne voir le précipice creusé sous ses pieds qu'au moment même où il y tombe.
Vergniaud, dans ce discours fameux, véritable réquisitoire de la république contre la royauté, s'élève, pour l'art et le pathétique, à la hauteur des plus beaux modèles que nous ait transmis l'antiquité, il égale en éloquence les orateurs" qui prononcèrent jadis les Philippiques et les Calilinaires; mais du tonnerre de sa parole il ne frappait ni un astucieux politique ni un audacieux conspirateur, il frappait un roi honnête homme, faible et indécis, qui avait horreur du sang et qui, au dernier moment, plutôt que de le répandre, se livra lui-même à ses ennemis.
Le député girondin entre rapidement en matière : Nos armées reculent éclairanl. leur retraite de l'incendie de Conrtrai. Toutmouvemenlde nos troupes paraît suspendu au moment même où les Autrichiens menacent d'envahir
la frontière du Nord et où les Prussiens accourent sur le Rhin. À l'intérieur, l'effervescence grandit sans cesse, précipitant la nation vers une crise terrible. « Que doit faire l'Assemblée? Que lui commande la nécessité? Que lui permet la Constitution? C'est ce que se propose d'examiner le représentant du peuple, impassible devant les baïonnettes comme devant les calomnies. »
Vergniaud sort brusquement, des phrases vagues; il laisse le torrent de son éloquence bondir jusque sur le trône et submerger la royauté.
« C'est au nom du roi que les princes français ont tenté de soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe, c'est pour venger la dignité du roi que s'est conclu le traité de Piluitz, et formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin; c'est pour défendre le roi, qu'on on a vu accourir en Allemagne, sous les drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps ; c'est pour venir au secours du roi que les émigrés sollicitent et obtiennent de remploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à déchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers de la prérogative royale que d'autres preux, pleins d'honneur et de délicatesse, abandonnent leur poste en présence de l'ennemi, trahissent leurs serments, volent les caisses, travaillent à corrompre les soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lâcheté, le parjure, la subornation, le vol et les assassinats! C'est contre la nation, ou l'Assemblée nationale seule, et pour le maintien de la splendeur du trône, que le roi de Bohème et de Hongrie nous fait la guerre, ■ et que le roi de Prusse marche vers nos fron-
tières; c'est au nom du roi que la liberté est attaquée, et que, si l'on parvenait à la renverser, on démembrerait bientôt l'empire pour indemniser de leurs frais les puissances coalisées.... Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du roi qui en est Je prétexte ou la cause. »
La situation ainsi définie, Vergniaud ne procède plus par affirmations catégoriques, mais par insinuations et par hypothèses :
« Si à cent mille Autrichiens, à cent mille Prussiens, n'étaient opposés que des détachements de dix, de vingt mille hommes; sïles préparatifs nécessaires pour repousser une invasion prochaine étaient faits avec trop de lenteur; si les précautions prises pour arrêter l'ennemi au cœur du pays n'étaient point acceptées-; si l'un des généraux commandant la défense était suspect et l'autre contraint à ne pas vaincre; si enfin il arrivait qu'ainsi la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât, que la Constitution fut ébranlée, que la contre-révolution fut là et que le roi vous dit pour sa justification :
« Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir que pour relever ma puissance qu'ils supposent anéantie, venger nia dignité qu'il supposent flétrie, me rendre mes droits royaux qu'ils supposent perdus. Mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice. J'ai obéi à la Constitution qui m'ordonne, par un acte formel, de m* opposer à leurs entreprises, puisque j'ai mis mes armées en campagne ; il est vrai que ces armées sont trop faibles, mais la Constitution ne désigne pas le degré
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