VUE IV
de force que je devais leur donner; il est vrai que je les ai rassemblées trop tard, mais la Constitution ne désigne pas le temps auquel je devais les rassembler ; il est vrai que des camps de réserve auraient pu les soutenir, mais la Constitution ne m'oblige pas à former des camps de réserve; il est vrai que lorsque les généraux s'avançaient en vainqueurs sur le territoire ennemi, je leur ai ordonné de s'arrêter, mais la Constitution ne me prescrit pas de remporter des victoires, elle me défend même les conquêtes;... il est vrai que mes ministres ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la disposition des troupes et leurs approvisionnements,... mais la Constitution ne fait dépendre leur nomination que de nia volonté et nulle part elle n'ordonne que j'accorde ma confiance aux. patriotes et que je chasse les contre-révolutionnaires; il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles et que j'ai refusé de les sanctionner, mais j'en avais le droit;... il est vrai enfin que le despotisme va remettre entre mes mains son sceptre de fer, que je vous en écraserai, que vous allez ramper, que je vous punirai d'avoir eu l'insolence de vouloir être libres; mais j'ai fait tout ce que la Constitution me prescrit, il n'est émané de moi aucun acte que la Constitution condamne. Il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité pour elle et de mon zèle pour sa défense. »
De frénétiques applaudissements interrompent l'orateur.
Reprenant aussitôt sa terrible hypothèse, il dicte la réponse que la nation serait en droit de faire, si son roi lui tenait un pareil langage :
56 HISTOIRE DR LA TBHRF.rR.
« 0 roi, qui avez cru saos doute, avec le tyran Lysandre, que la vérité ne valaitpas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes par des serments, comme on amuse les enfants avec des osselets ; qui n'avez feint d'aimer la loi que pour conserver la- puissance qui vous servirait à la braver, la Constitution que pour qu'elle ne vous précipitât pas du trône où vous aviez besoin de rester pour la détruire , la nation que pour assurer le succès de vos perfidies en lui inspirant de la confiance; pouvez-vous nous abuser aujourd'hui par d'hypocrites protestations?... Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, vous n'avez pas rempli le vœu de la Constitution ! vous n'êtes, plus rien pour cette Constitution que vous avez indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi. »
De formidables acclamations retentissent à plusieurs reprises et empêchent longtemps Vergniaud de reprendre la parole. L'orateur achève enfin son discours en déclarant qu'il croit encore à la réconciliation de ceux qui sont dans Rome et de ceux qui sont stir le mont Aven tin ; il propose de déclarer la patrie en danger, de rendre les ministres responsables de tous les périls intérieurs et extérieurs, d'adresser au roi un message ferme, digne, énergique, sans récriminations intempestives, non un manifeste de guerre, mais un appel à l'union.
L'Assemblée entière avait été pour ainsi dire subjuguée par la toute-puissante parole du grand orateur girondin. L'impression et l'envoi de son discours aux départements
sont votés sans la moindre opposition. Seulement Cambon laisse tomber une phrase qui trahit les véritables intentions de la gauche : « Je demande, dit-il, que sur l'imprimé, tout ce que M. Vergniaud a dit sous forme hypothétique soit établi d'une manière affirmative ; car nous devons la vérité au peuple et toutes les suppositions de M. Vergniaud sont des vérités. » Ainsi, l'extrême gauche accusait presque de faiblesse celui qui venait de porter un coup mortel à la royauté; elle semblait lui reprocher de n'avoir pas proclamé l'insurrection et sonné sans le moindre retard le tocsin du 10 août.
Mathieu Dumas remplace Vergniaud à la tribune.
Pour répondre à un tel adversaire dans un pareil moment, il fallait réellement du courage, et les historiens qui nous ont précédé ne paraissent pas avoir assez fait ressortir le mérite de l'orateur constitutionnel essayant de raisonner devant une assemblée entraînée par la passion. Le discours de Dumas est sans doute beaucoup moins éloquent que celui de Vergniaud, mais il l'improvisa au milieu d'interruptions fréquentes , le poursuivit avec calme, l'acheva avec dignité.
Dumas s'attache à prouver que les ministres actuels ne peuvent être réputés responsables du mauvais résultat d'un plan militaire conçu par leurs prédécesseurs, que le veto opposé an camp des vingt mille n'a point arrêté l'augmentation régulière de l'armée; que le refus de
sanctionner la loi relative aux prêtres n'est pas la cause des troubles religieux; que le roi s'est conduit à l'égard de l'émigration comme il le devait.
— Et le voyage de Varennes? crie la gauche; et le veto sur le décret contre les émigrés ?
Dumas n'en persiste pas moins a déclarer que l'hypothèse de l'entente secrète du. souverain constitutionnel avec les émigrés est une calomnie. Puis il aborde franchement l'éloge de La Fayette, ce héros de la liberté, qu'il n'hésite pas à comparer à Washington, » et qui, comme son frère d'armes et son modèle, est appelé peutêtre à boire jusqu'à la lie le calice de l'ingratitude populaire. » II conclut en demandant : 1° la question préalable sur la responsabilité dont Vergniaud à. voulu charger les ministres ; 2° l'envoi d'un message au roi et d'une adresse aux Français.
Quand Mathieu Dumas descend de la tribune la droite applaudit. Mais la gauche fait entendre des murmures ironiques et même des éclats de rire. Les constitutionnels demandent que le discours de leur ami obtienne aussi les honneurs de l'impression. Mise aux voix, cette motion est rejetée après deux épreuves douteuses. L'Assemblée avait deux poids et deux mesures ; après avoir accordé à l'attaque la plus grande publicité, elle la refusait à la défense. Telle est souvent la justice des partis. •
Le 4 juillet, Jean Debry présenta la rédaction définitive du décret annoncé par la commission extraordinaire.
L'Assemblée se réservait le droit de déclarer la patrie en danger, el cela sans avoir besoin de la sanction
royale; l'acte du Corps législatif devenait exécutoire à l'instant même.
Aussitôt qu'auraient été prononcées par le président ces paroles sacramentelles ; « Citoyens, la patrie est en danger!», les autorités constituées de toutes les parties du royaume devaient siéger en permanence, toutes les gardes nationales étaient mises en réquisition, tous les citoyens avaient à déclarer les armes et les.munitions qu'ils possédaient.
Tout homme, Français ou étranger, résidant ou voyageant en France, était tenu de porter la cocarde tricolore; toute personne revêtue d'un signe de rébellion devait être poursuivie par-devant les tribunaux ordinaires, et punie de mort.
Ce décret fut immédiatement adopté, et la discussion sur les autres mesures de sûreté générale, notamment sur la responsabilité ministérielle, fut renvoyée au lendemain.
Cejour-là Torné,évêque constitutionnel du Cher, vint exposer clairement et sans réticence les vues de la Montagne. Laissant de côté les précautions oratoires dont l'orateur girondin avait enveloppé sa pensée, il accusa ouvertement le roi d'être l'appui des prêtres séditieux et de braver les décrets du Corps législatif, sous l'égide de son veto. Les périls de la patrie étaient, selon lui, si grands et les trahisons du pouvoir exécutif si flagrantes qu'il fallait que, s' emparant de la dictature, l'Assemblée prît pour règle unique cette maxime : « Le salut du peuple est la suprême loi. » — « La Constitution ou la mort, u lui crie-t-on7 de la droite. — « C'est comme si
vous disiez, réplique Tomé, lu mort du peuple par la Constitution plutôt que de sauver le peuple par des mesures inconstitutionnelles, mais temporaires. »
La droite, à ces mots, se lève tout entière et demande que l'orateur soit rappelé à l'ordre; mais celui-ci, sans s'émouvoir, parle successivement des éphores de Sparte, des dictateurs de Borne, du protecteur d'Angleterre, et conclut à ce qu'après avoir déclaré la patrie en danger, (i l'Assemblée se réserve de prendre telles autres mesures que les circonstances pourraient rendre nécessaires. »
Pastorét et Vaublanc s'élancent à la tribune et dénoncent le discours de Torné comme la preuve de la coalition entre les aristocrates de Coblentz et les factieux du dedans ; Marans ajoute que depuis six semaines Torné lui a déclaré que, pour sauver le peuple, il fallait qu'on fermât le livre de la Constitution, que l'Assemblée nationale s'emparât de tous les pouvoirs et que, s'il se trouvait des récalcitrants, elle se transportât dans le Midi, afin de mettre la Loire entre eux et elle l. Cette révélation excite l'indignation générale. L'évêque du Cher veut s'expliquer, mais les interruptions l'empêchent de continuer et l'Assemblée, par un décret, lui retire la parole.
En ce moment, arrive un message» dans lequel Louis XVI déclare qu'à l'approche de l'anniversaire du jour où fut contracté sur l'autel de la patrie le
1. Il est curieux d'e voir l'idée tant reprochée aux Girondins émise par Torné avant que les prélendus fédéralistes eussent pensé même ii la discuter dans leurs réunions les plus intimes.
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pacte d'alliance entre la royauté et la nation, il juge nécessaire de donner aux armées la garantie de la réunion des deux pouvoirs renouvelant le même vœu, celui de vivre libres ou de mourir; il annonce qu'il ira au Champ-de-Mars, au milieu des députés, recevoir le serment des Français. Le message royal est accueilli par les applaudissements de la majorité. Mais tl était dit qu'aucune démarche du malheureux, monarque ne pourrait trouver grâce auprès de la Montagne; elle relève avec vivacité le passage où Sa Majesté exprime le désir de recevoir le serment des fédérés, et déclare que cette prétention est inconstitutionnelle. Le lendemain le nouveau ministre de la justice, Dejoly, vient au nom du roi déclarer que l'on s'est mépris sur les expressions du message; que le monarque ne peut ni ne doit recevoir seul le serment des Français, mais qu'il croit pouvoir le recevoir avec l'Assemblée. « L'ensemble de la lettre royale, ajoute le ministre, devait suffire pour convaincre tout le monde de la sincérité des intentions du monarque *. »
i. Lu déclaration faite le 5 par Dejoly avait été autorisée par Louis XVI. Nous avons retrouvé un billet entièrement de lu main doce prince, qui constate qu'au sortir de la séance du 4 le ministre do lii. justice vint iiiin.: pni'l. nu roi do= objections soulevées par la gauche, et que le scrupuleux monarque, après y avoir réfléchi, crut devoir maintenir les termes mômes dti son message. Le billet est ainsi conçu :
« J'ai relu et examiné, monsieur, ma lettre d'hier à l'Assemblée et je ne vois pas qu'on puisse tirer de mauvaises inductions de mes paroles. Je persiste dans l'idée de croire que l'explication par une nouvelle lettre ne serait ni nécessaire ni digne; mais vous pouvez aller à l'As-1 semblée et donner cette explication de vive voix, s'il y a besoin. ■ " Louis. »
ZI H JSTOI UJS DJî LA TKRRKUR.
Celle déclaration devait certes contenter les plus difficiles; mais la Montagne suscite encore de nouvelles chicanes à propos de la forme. Cou thon prétend que la Constitution exige que les rapports entre le Corps législatif et le roi aient lieu sans intermédiaire, et que par conséquent il n'y a qu'à passer à l'ordre du jour sur ce que vient de dire le ministre de la justice. Ce beau raisonnement est goûté par l'Assemblée, et la proposition est adoptée.
C'est ainsi que l'on répondait aux avances du roi, au moment même où il manifestait les intentions les plus conciliantes ! c'est ainsi que fut également reçue la lettre par laquelle, le lendemain (6 juillet), le ministre des affaires étrangères, Chambonas, informait l'Assemblée de l'approche des troupes prussiennes ! Aussitôt la lecture de cette lettre terminée, Gensonné demande « que le ministre soit mandé à la barre et que l'Assemblée passe à l'ordre du jour sur le récit de faits transmis au Corps législatif sous une forme qui n'est pas celle qu'exige le pacte fondamental. »
En vain Chambonas reconnaît-il qu'il a pu se tromper, en vain sa lettre est-elle remplacée dans les 24 heures par un message royal; l'Assemblée, sur la proposition faite par Guyton-Morveau au nom des Douze, décrète solennellement que le ministre des affaires étrangères a violé les formes constitutionnelles1.