LIVRE XLVI
l'instabilité, et désormais les commandants en chef vont se succéder de mois en mois, quelquefois même à un moindre intervalle : Puget de Barbenlane après de Fiers, Dagobert après Barbentane, Turreau après Dagobert, d'Àoust après Turreau, tous dégoûtés ou brisés par les intrigues qui se croisent autour des commissaires de la Convention.
■ L'arrêté qui révoquait de Fiers et lui donnait Barbentane pour successeur, chargeait en même temps Dagobert du commandement des troupes destinées à opérer en Espagne. Ce dernier se mit en campagne à la fin d'août et, après avoir chassé les Espagnols de leur camp du Mont-Libre, s'empara en quelques jours a"e Belvère et de Puycerda. Mais celte diversion, bonne pour inquiéter l'ennemi, était impuissante à arrêter la marche de Rîcardos sur Perpignan. Pendant que Dagobert soumettait la Cerdagne, la situation dans les Pyrénées-Orientales s'aggravait au point d'obliger Barbentane à se retirer, avec son état-major et les services administratifs de l'armée, à Sijean, sur la route de Narbonne.
L'émoi était grand dans Perpignan, où le général d'Aoust était resté avec 9,000 hommes et Fabre, de l'Hérault. Les habitants s'attendaient tous les jours à être complètement cernés et, bien que Barbentane, après avoir offert de servir comme simple divisionnaire, n'eût quitté la ville que du consentement des délégués de la Convention, ceux-là mêmes qui avaient autorisé son dé-, part furent les premiers à l'accuser de désertion. Barbentane s'émut de ces injustes accusations. 11 n'était plus là pour se défendre et il envoya sa démission,
tout en appelant du jugement des représentants assiégés à leur décision au jour de la liberté; mais, mieux inspiré que de Fiers, il demanda à aller expliquer la situation au Comité de salut public.
Les succès de Dagobert l'obligèrent à accepler une succession que chacun commençait à redouter. Quand il arriva de la Cerdagne, la situation militaire s'était heureusement modifiée; d'Aoust avait forcé, le 17 septembre, le camp de Peyres-Torles et s'apprêtait, pour compléter sa victoire, à marcher contre le grand camp du Mas-d'Eu. Les représentants approuvaient ce projet, mais Dagobert s'y opposa, afin d'attendre les renforts qu'il amenait du Mont-Libre. Ce retard parut préjudiciable aux vainqueurs de Peyres-Tortes. Ils aspiraient en secret à garder pour eux seuls l'honneur de cette journée, la plus complète de la campagne, et, quand Dagobert donna l'ordre de marcher, le 22 septembre, ses instructions furent mal exécutées. La panique d'une section du régiment de Vermandois, qui mit bas les armes, au milieu du combat, acheva de jeter la confusion dans les rangs, et le succès de l'entreprise se trouva définitivement compromis.
Dagobert, vétéran des guerres d'Allemagne et le meilleur général de l'armée des Pyrénées- Orientales, au dire de Turreau, n'était pas homme à supporter en silence un pareil affront. Dès le lendemain, il dénonce au Comité de salut public la coupable inaction du général Goguet, commandant de la cavalerie, qui n'a pas paru de toute la journée; il signale en termes indignés la fâcheuse partialité des représentants qui le soutien-