‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. huitièmeChapitre 173 sur 308 · LIVRE XLVI · texte numérisé non relu

LIVRE XLVI

laquelle on s'oblige, et qu'un pouvoir collectif et renouvelable, comme le sien, ne pouvait pas prétendre au même respect qu'un souverain, représentant à la fois la pairie et la continuité. Après la révolution du 2 juin, la situation devint encore plus aiguë. Wimpfen avait accepté le commandement de l'armée levée pour venger la Gironde; à l'est, à l'ouest, dans le Midi, la Convention n'était plus obéie; il fallait à tout prix empêcher le pouvoir de tomber dans les camps. Les poursuites contre les généraux recommencèrent, et des exécutions répétées apprirent à ceux qui ne savaient ni vaincre, ni plier devant les délégués du Comité que celui-ci serait sans pitié.

Nous venons de raconter l'histoire des plus célèbres victimes de cette terrible politique. Il nous reste à en montrer les conséquences. Elles furent néfastes pour le pays et pour l'armée.

Les gouvernements, comme les individus, n'ont que les serviteurs qu'ils méritent. Quand la délation prend la place de la discipline; quand le commandement est donné au démagogue le plus exalté et non pas au soldat le plus éprouvé ; quand, sous prétexte de surveillance, les représentants de l'autorité civile dirigent eux-mêmes les opérations militaires; quand, en un mot, du haut en bas de l'échelle, la responsabilité morale n'est pas là où se trouve .l'exercice réel du pouvoir, on ne peut rencontrer, pour accepter des fonctions ainsi déshonorées, que des incapables, dont la servilité même est un danger de plus. Le Comité de salut public en fit la triste expérience avec Rossignol, San terre, Léchelle, Carlin, Carleaux, Doppet et tant d'autres que noUs pourrions citer.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Dans ce premier moment, l'heure est aux nullités. Personne ne doit dépasser le niveau commun, et si parfois, en frappant du pied, la Révolution, comme Cad mus, fait sortir des entrailles de la nation un général vraiment digne de ce nom, il n'est pas mieux traité que sesnobles devanciers. Sur la liste des proscrits, Houchard et Hoche prennent la place des Custine et des Biron.

Mais on n'étouffe pas longtemps le génie d'un peuple, et de la masse en fermentation allait bientôt sortir uneglorieuse génération de guerriers. Kléber, Moreau, Jourdan, Kellermann vont entrer en scène et, tantôt acceptés et tantôt poursuivis, finiront par s'imposer par l'autorité du talent. De pareils hommes ne pouvaient être ni des complaisants, ni des comparses. Ils obéissent, mais chacun d'eux sent qu'il est fait pour commander et, dans la lutte encore latente qui se prépare entre l'autorité d'une assemblée et le mérite personnel de héros, on peut déjà prévoir que la balance fléchira du côté des hommes couronnés par la victoire, te Comité de salut public cherchera vainement à conjurer le danger; plus il atlénuera sa suprématie, plus il rendra la réaction inévitable. C'est lui qui, par l'abus de son pouvoir sur les généraux, est le véritable auteur du despotisme du plus illustre d'entre eux. Quand, de ses mains sanglantes, le gouvernement aura passé dans les bras débiles du Directoire, le souvenir de sa domination, au moins- autant que l'impuissance de ses successeurs, jettera la France dans la dicialure militaire.

Page 1