LIVRE XLVIII
Son discours est ie chef-d'œuvre du genre qu'on appelle amphigourique ; toutes les questions s'y enchevêtrent : celle des grains avec celle de l'instruction publique, celle des armées avec celle de la presse; mais le sentiment qui perce sous chaque mot, c'est une ardente animosité contre les hommes qui détiennent le pouvoir et prétendent confisquer la Révolution à leur profit.
« Nous avons, s'écrie Thuriot, renversé les intrigants qui voulaient rétablir la royauté; eh bien î nous renverserons aussi le parti des coquins et des scélérats. Oui, la liberté est l'ouvrage de la morale, elle ne peut être conservée que par elle. Loin donc de ses autels, les hommes qui n'ont d'autre hommage à lui. présenter que du sang! Il faut arrêter ce torrent impétueux qui nous entraîne à la barbarie; il faut arrêter les succès de la tyrannie. »
De nombreux applaudissements accueillent cette sortie. On demande l'impression du discours de Thuriot, l'insertion au bulletin, l'envoi à chaque municipalité, voire même à l'Europe entière. Tous les amis de Danton, tous, les commissaires aux armées qui ont eu maille à partir avec le Comité, sont à leurs bancs; ils se sont donné rendez-vous, pour secouer de leur torpeur ou de leur lâcheté les indifférents et les pusillanimes, pour les ameuter conlre Robespierre et ses collègues.
Duhem, Goupilleau, Duroy, Fabre d'Églanline, Charlier, Briez, étalent tour à tour à la tribune leurs griefs contre les dominateurs du jour. On lit des lettres de représentante en mission auprès des armées, qui toutes s'accordent à imputer les désastres au manque
d'ordre et d'organisation. On se plaint des destitutions arbitraires prononcées par le Comité; on signale l'impérilie et la lâcheté de Rossignol, son favori. On s'excite enfin les uns les autres à briser le joug auquel on semblait déjà se faire. Chacun sent que, la bataille ainsi engagée, il faut à tout prix, la gagner, sous peine de retomber plus bas encore après la défaite.
Les adversaires sont absents; c'est le moment de les accabler. Dans leur audace, les Dantonistes vont jusqu'à demander que Briez soit adjoint au Comité qu'il a dénoncé; on ne pouvait pas lui faire une injure plus sensible; aussi le décret est-il rendu, sur-le-champ, par acclamation.
Billaud-Varennes, Barère, Prieur (de la Marne), avertis du danger, accourent à la Convention et se succèdent à la tribune, pour parer en toute hate les coups terribles qu'on leur porte, à eux et à leurs collègues. A l'amertume, à l'âpreté de leurs discours, on sent combien est vive et profonde la blessure fuite à leur amourpropre.
« Je ne crains pas de le dire, s'écrie Billaud, la discussion que vous venez d'entendre est le plus grand triomphe que les ennemis de la République aient pu remporter. Votre Comité de salut public frémit, depuis quarante-huit heures, de l'horrible coalition formée par tous les intrigants qui veulent anéantir la République et la Convention nationale; il faut déchirer le voile; le Comité, malgré son énergie et sa vigueur, ne peut se charger seul d'une si terrible responsabilité; il faut que cette responsabilité pèse sur toutes les têtes et
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