‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. huitièmeChapitre 53 sur 308 · LIVRE XL1I · texte numérisé non relu

LIVRE XL1I

Robespierre reconnut toute l'importance du débat dont l'issue devait avoir, suivant lui, une influence presque décisive sur le sort de la constitution. Mais il ne croyait pas que, de longtemps, on parvînt en France à simplifier tellement la législation civile, que l'on pût pratiquement recourir à l'institution du jury en cette matière. L'ami de Robespierre, Couthon, déclara que le projet de Cambacérès n'était qu'un « beau rêve. » Marat lui-même en condamna- Kidée. - ■

« Le système de l'arbitrage est superbe, dit-il; il tient à la pureté dés principes, mais il n'est fait que pour une nation simple et dont- les mœurs ne redoutent point la corruption, la vénalité ou l'intrigue. Chez nous, vous verrez renaître dans celte institution tous lés abus dont vous gémissez, car les arbitres ne seront jamais deux paysans, mais deux hommes instruits qui, quelque nom que vous leur donniez, seront juristes. Rien n'est plus respectable que des juges intègres. Si vous voulez en obtenir, punissez la prévarication et la vénalilé; donnez une grande publicité au jugement. Il faut au reste des tribunaux; il en faut, pour le commerce, dont l'activité soit saris égale; il en faut, pour la police, qui aient les yeux toujours ouverts sur les malfaiteurs. »

Marat, cette fois, avait parlé en homme de bon sens; mais l'Assemblée n'y gagna rien, car un autre Montagnard se chargea de suppléer dans son rôle habituel l'ami du peuple. Ce fut Hermann qui ouvrit la propoistion fantastique de créer, suivant son expression, « un petit tribunal sans-culotte, » où la juslice serait rendue gratuitement, c'est-à-dire aux frais

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de l'État. Ses raisons étaient merveilleuses : « Il faut, disait-il, des tribunaux où le boa sens domine, comme il en faut où ce soit le savoir; moyennant quoi, ajoutait-il, la machine irait à merveille. » Chabot et Barère ne manquèrent pas de profiter du débat pour étaler à nouveau leurs théories bucoliques. Chabot affirma qu'il n'y avait et ne pouvait y avoir d'autre législateur que la nature. Barère traça un tableau pastoral de la paix et de l'union versées dans toutes les chaumières par l'établissement de l'arbitrage forcé, qui allait rendre chaque citoyen tour à tour juge et justiciable, et faire disparaître à jamais « la tourbe des corbeaux judiciaires. »

Cette lutte oratoire fut close par la déclaration du Comité de salut public, qui proclama impraticable le système des jurés au civil et fit prévaloir l'institution des juges élus tous les aos par le peuple opinant à haute voix. Grâce à ce mode de nomination et à cette manière de recueillir les suffrages, les démagogues espéraient sans doute dominer le nouvel ordre judiciaire. Ne seraitce point là, en effet, le mystérieux mobile qui dirigea en cette circonstance la conduite de Robespierre, de Couthon et de Marat?

Une autre disposition importante du projet montagnard était ainsi conçue :

« Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. »

« De tels articles, fit observer Mercier, le spirituel auteur du Tableau de PariSj, s'écrivent ou s'effacent avec la pointe de l'épée. Vous flattez-vous d'être toujours

victorieux? Avez-vous fait un pacte avec la victoire?

— Non, s'écria Bazire, nous en avons fait un avec la mort.

— Ce qu'on vous propose, ajouta Barrère, a été déjà décrété à Longwy et à Verdun, u

Et l'article fut adopté aux applaudissements enthousiastes de l'Assemblée.

Mercier, malheureusement, n'avait que trop raison; trois fois en moins de soixante années, la France a pu se souvenir de son cri de défiance prophétique. A trois reprises, en iSïh, en 1815, en 1871, le césarisme, né chez nous de l'horreur de la démagogie, a amené l'étranger jusqu'au cœur de notre patrie, et nous a coûté, nonseulement toutes ces conquêtes que, dans une heure d'enivrement, nous avions déclarées parties intégrantes de notre territoire, mais encore deux provinces qu'une possession doublement séculaire et le consentement unanime des populations semblaient faire des membres inséparables de notre pays.

Contrairement à ce qu'avait fait la Constituante, la Convention vota la Déclaration des Droits après qu'elle eut adopté tout l'acte constitutionnel . Au moment solennel où le président mit définitivement aux voix cette déclaration, toute la droite affecta de s'abstenir. Aussitôt des cris partis de la Montagne réclament l'appel nominal.

« Il est bien étonnant, dit Billaud-Varennes, que des membres de la Convention nationale refusent de voter cette déclaration qui doit fixer en France la liberté. Il faut que le peuple connaisse les hommes qui veulent son

bonheur et ceux qui semblent déjà protester contre le chef-d'œuvre de la philanthropie.

— La Déclaration des Droits, fait observer Robespierre, n'a besoin, pour être adoptée par le peuple, que des principes qu'elle renferme et de l'assentiment de la presque unanimité de la Convention nationale. Je m'étonne qu'on se soit aperçu de ce que quelques citoyens qui siègent là — et d'un geste plein de dédain il désignait le côté droit — ont paru immobiles et n'ont point partagé notre enthousiasme. Ce procédé de quelques individus m'a paru si extraordinaire que je ne puis croire qu'ils adoptent des principes contraires à ceux que nous consacrons; j'aime à me persuader que, s'ils ne se sont point levés avant nous, c'est plutôt parce qu'ils sont paralytiques que mauvais citoyens. »> .

Sur ces paroles, où Robespierre se peint tout entier, l'Assemblée passe à l'ordre du jour et adopte la Déclaration des Droits.

Toutes les autorités constituées du déparlement de Paris, averties d'avance, se présentent alors à la barre pour adresser leurs félicitations aux législateurs.

Dufourny au nom du déparlement, Chaumette au nom de la Commune, un juge au nom des tribunaux entonnent successivement des dithyrambes en l'honneur de la constitution qui vient d'être votée.

« Les Parisiens, s'écrie Dufourny, se félicitent d'être les premiers à voir se lever l'astre de la liberté, d'être les premiers à annoncer son aurore, d'être les premiers enfin à célébrer le matin du grand jourde l'éternelle fraternité de tous les hommes. A l'éclat de cet astre, les

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