LIVRE XLIV. VM
Dès l'abord elle est sans faiblesse, comme plus tard elle sera sans remords.
Cependant il lui fallait une lettre de recommandalion pour pénétrer plus facilement dans les tribunes, car c'est au sein de la Convention, sur la crête même de celle Montagne où siège Marat, qu'elle veut poignarder Y Ami du peuple. Depuis que les députés proscrits habitaient Caen, elle avait eu quelques relations de société avec Barbaroux. Elle va le trouver à l'Intendance et l'entretient d'une réclamation qu'elle désire faire à Paris, au ministère de l'intérieur, dans l'intérêt d'une de ses amies réfugiée en Suisse. Ayant seule conçu son dessein, elle ne prévoit pas qu'on pourra plus tard considérer comme ses complices tous ceux qui auront eu avec elle le moindre rapport, même fortuit. Barbaroux lui remet une lettre pour son compatriote Duperret qui n'a pas élé compris dans le décret d'arrestation des trente-deux et qui continue, malgré les instantes prières de ses amis de Caen 1 , à suivre les séances de la Convention. Pétion survient au même moment, et adresse à la jeune fille quelques paroles d'assez mauvais goûl sur la visite qu'une aristocrate- comme elle se permet de faire à des républicains comme eux. a Citoyen Pétion, lui répond Charlotte, vous me jugez aujourd'hui sans me connaître; un jour vous saurez qui je suis, n
Charlotte fait ses adieux de vive voix à la vieille parente qui a pris soin de son enfance, puis elle écrit
i. Voir à la fin du volume les pièces justificatives du liv. XLÎII.
à son père, qui habite Argentan ; à tous les deux elle dit qu'elle part pour l'Angleterre, qu'elle va chercher de l'autre côté du détroit, où on lui offre un asile, la sécurité qui n'existe plus dans son malheureux pays.
Deux jours après (il juillet, vers midi) elle arrivait à Paris et, sous la conduite d'un commissionnaire, elle se dirigeait vers un petit hôtel de la rue des Yieux- Augustins dit l'hôtel de la Providence. Était-ce d'instinct qu'elle choisissait ce gîte dont l'enseigne dut la frapper dans l'état moral où elle se trouvait? Ne se croyait-elle pas en effet chargéed'une mission d'en haut? Ne lui semblait- il pas obéir à une inspiration divine?
Quoi qu'il en soit, dès son arrivée, sa préoccupation se trahit par les premières questions qu'elle adresse au valet qui la sert :« Que dit-on à Paris de Maratet qu'en pense-t-on ? — C'est un excellent patriote « , se hâte de répondre le pauvre homme qui est à cent lieues de soupçonner les pensées qui obsèdent la jolie voyageuse.
Charlotte arrête court la conversation et se ren^i chez Duperret pour lui remettre la lettre de Barbaroux. Ne Tayaut pas trouvé d'abord, elle revient quelques heures après, et prie le représentant de l'accompagner au ministère. Après une première démarche infructueuse,. Duperret fait observer à la jeune fille que, faute d'une procuration en règle, ses réclamations n'ont aucune chance d'aboutir; lui-même, ajoute-t-U, est