LIVRE XLIV
tenu pour suspect; on vient d'apposer les scellés sur ses papiers; partant, son intervention ne pourrait être que périlleuse aux solliciteurs qui s'en prévaudraient Charlotte se laisse aisément convaincre par ces raisons et prend congé de Duperret, en lui conseillant de rejoindre à Caen ses collègues : « Mon poste est a Paris, répond le député, je ne dois pas l'abandonner. — Encore une fois, partez, réplique la jeune fille; croyez-moi, fuyez avant demain soir, n
Sans que Duperret ait pu s'en douter, Charlotte a lire de lui les renseignements qu'elle désirait : Marat est malade; il ne va plus à la Convention; il n'y aura pas de fête le surlendemain, Ift juillet, jour de la fédération. VAmi du peuple, en tout cas, ne pourrait y assister; il faut donc renoncer au projet de le frapper, soit à l'Assemblée, soit au champ de Mars. C'est chez lui, dans son antre même, qu'il faut aller chercher le monstre , c'est au milieu des siens qu'il faut l'immoler.
Charlotte passe la nuit à rédiger, sous ïa forme d'une adresse aux Français, le testament qu'elle veut léguer à la postérité1. Elle sort dès six heures du matin et achète, au Palais-Royal, le couteau qui doit lui servir à exécuter le meurtre. En chemin, elle rencontre un crieur public qui vend le jugement prononcé la veille par leTributial révolutionnaire contre les malheureux Orléanais accusés d'avoir voulu attenter aux
1. Cette adresse se trouve in extenso dans l'ouvrage de M. Cheron de Villiers et dans Y Histoire des Girondins de Lamartine.
jours d'un Représentant du peuple, Léonard Bourdon 1 . Elle en achète un exemplaire et lit avec horreur cette sentence inique. Sa résolution s'en affermit davantage. Quelques heures après elle se fait conduire en voiture chez Marat. Ob refuse de l'introduire : « Marat ne reçoit personne », telle est la réponse de la concubine de VAmi du peuple* Simonne Evrard. Charlotte revient à son hôtel. Elle écrit à Marat pour lui annoncer qu'elle a des révélations importantes à lui faire sur les événements qui s'accomplissent à Gaen. À sept heures et demie du soir, elle retourne rue des Cordeliers. Simonne Evrard lui oppose le même refus que le matin; mais la jeune fille insiste et élève la voix. Marat, qui a reçu la lettre de Charlotte et-qui brûle d'avoir des nouvelles du quartier général de l'insurrection, ordonne de laisser entrer la visiteuse. Il était au bain. Tout entière à son dessein, la jeune fille n'a pas l'air de remarquer l'inconvenance de celte réception ; elte répond aux questions que Marat s'empresse de lui faire sur les députés réfugiés à Caen. Sous sa dictée Y Ami du peuple prend leurs noms et s'écrie avec un rire satanique : « Dans huit jours ils iront tous à la guillotine. »
Le mot de guillotine devait être le dernier prononcé par Marat, car, au même moment, la jeune fille se lève et lui plonge le couteau dans la poitrine. La mort est instantanée. Au bruit, les femmes qui vivaient autour de lui accourent en toute hâte; un commissionnaire
i. Voir tome TU, page 477, la note consacrée a ce lamentable épisode de l'histoire de la Terreur.