RAPPORT D'ALEXANDRE
« Monsieur le maire,
« J'ai l'honneur de vous faire passer, comme j'en suis convenu avec vous de vive voix, l'exposé de ma conduite dans Paffaire du 2Û juin dernier,
« Je vous laisse le maître d'y faire les changements, augmentations ou retranchements que vous croirez convenables. Si vous croyez qu'il soit nécessaire que j'aie à cet égard une conférence particulière avec vous, je suis et je serai toujours à vos ordres. Mais, en tout état de choses, je. vpijs prie de m'honorer d'une prompte réponse.
« Le quartier continue d'être dans la plus parfaite tranquillité; et M. le commissaire de police et moi contribuons de tous les moyens à le maintenir dans cet état, et à noijs conformer aijx sages intentions que vous nous ave? manifestées à. cet égard.
« Je suis avec respect, etc.
« Signé :■ Alexandre. j>
« Exposé de la conduite du commandant en chef du bataillon de Saint-Marcel dam fa journée du 20 juin 1792.
<i Je n'ai jamais eu la sotte vanité d r être un perspnnage,, ni même la pensée de jouer, un rôle dans les affaires actuelles;
appelé à la place de commandant sans l'avoir briguée, sans même l'avoir désirée un moment, j'ai toujours cru que le bataillon rie devait point adopter d'opinion particulière; qu'il ne devait point être influencé et dirigé selon les vues particulières d'un homme, d'un parti ou d'une faction, et je me suis constamment efforcé de le faire marcher droit dans la ligne de devoir qui lui est tracée par les décrets de l'Assemblée nationale.
« Cette conduite, qui aurait dû me mettre à jamais à l'abri de tous reproches, de tous soupçons, de toutes inquiétudes, a produit un effet précisément contraire; quelques hommes sans mérite réel , sans considération méritée, mais bouffis de cet orgueil qu'inspirent la sottise, un peu de fortune, des places sans doute plus à craindre qu'à désirer, ayant peut-être par la position où ils se trouvent des vues particulières et rien moins que civiques, se sont depuis deux à trois mois acharnés. contre moi, et ont constamment empoisonné les démarches les plus simples et les plus innocentes. Ils ont cherché à me faire passer pour un brûlot, un factieux, lorsqu'on vérité je n'ai rien de ce qu'il faut pour mériter ces titres sublimes. Enfin, ils ont saisi avec une sagacité rare la circonstance du 20 juin dernier, pour me porter, selon eux, le dernier coup. Un exposé simple de ma conduite dans cette journée suffira, j'espère, pour détruire les impressions fâcheuses que la calomnie maladroite de mes détracteurs aurait pu produire chez ce qu'on peut appeler à juste titre les honnêtes gens. Quant aux autres, comme ce n'est pas pour eux que j'écris, je m'inquiète peu de l'opinîon qu'ils auront de moi.
« Je savais, comme tout le public, que les faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marcel devaient se réunir pour aller ensemble, en armes, planter l'arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillants, présenter une pétition à l'Assemblée nationale et une adresse au roi. Mais quand et par quels moyens devait s'opérer cette réunion, ce que devaient contenir et la pétition et l'adresse, c'est ce dont on ne m'instruisit pas, malgré la confiance que m'ont toujours témoignée les citoyens, et il est de fait que j'ignore encore ce que contenaient l'adresse et la pétition, dont les motifs et les expressions ne sont jamais parvenus jusqu'à moi.
« Le 10 dans la journée, je reçus une lettre, sans date, du président de la section des Gobelins, par laquelle il me prévenait
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NOTES
de ce qui devait se passer et me priait d'examiner si , dans une circonstance aussi délicate qu'extraordinaire, il ne convenait pas que je parusse au milieu de mes frères, et il finissait par ces mots : « La présence d'un commandant comme vous, qui réunit « l'estime et la confiance générales, est seule capable de main- « tenir l'ordre nécessaire h un grand rassemblement d'hommes (i armés. »
« Il y avait assemblée de section le soir. Je m'y rendis et j'eus lieu de me convaincre que le parti était tellement pris qu'on ïe ferait difficilement changer. Là, on m'apporta une lettre par laquelle MM. les administrateurs au département de police me priaient de me trouver sans faute à neuf heures du soir chez M. le maire, pour causer avec eux et lui d'un objet important.
« Cette lettre me paraissant avoir une liaison intime avec les événements qui se préparaient, j'en donnai connaissance à l'assemblée, en la priant de trouver bon que je me rendisse à cette invitation, de ne se dissoudre qu'à mon retour, lors duquel je lui rendrais compte de ce qui aurait été arrêté au comité flui allajt se tenir chez M. le maire. Je me rendis sur-le-champ à la mairie et j'y vis arriver successivement M. Santerre, que je connais très-peu, et d'autres commandants que je ne connais pas du tout.
« M. le maire et MM. les administrateurs de police nous demandèrent quelles étaient les dispositions de nos concitoyens; je répondis, pour ce qui me concernait, que leur opinion me paraissait bien prononcée, que l'on tenterait vainement de la faire changer; qu'il y aurait peut-être un grand danger à vouloir opposer la force pour en empêcher le résultat; qu'au surplus, je n'avais remarqué dans le peuple aucune disposition à insulter les personnes ou les propriétés de qui que ce soit, encore moins les autorités constituées, et qu'un moyen aussi sage que simple serait non pas d'empêcher la démarche projetée, mais de la diriger, de la suivre, de la légaliser en quelque sorte, et qu'alors j'oserais répondre de l'événement.
« M. le maire me parla alors de l'arrêté que venait de prendre le département, et je pensai, en en faisant l'observaiion, que cette mesure, très-bonne eh elle-même, arrivait trop tard pour obtenir quelque succès.
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« II me demanda ensuite quelles étaient mes dispositions particulières et ce que je comptais faire, et je lui répondis sans balancer que, si les citoyens de mon arrondissement ne changeaient pas d'idée, j'étais résolu de marcher avec eux, et j'expliquai mes motifs que voici :
« ii ne fallait pas une grande force de raisonnement pour sentir que, dans les circonstances aussi neuves que délicates où je me trouvais, il n'y avait que deux partis à prendre : celui de rester ou. celui de marcher.
« Mais en restant j'aigrissais mes concitoyens et je perdais par là, et dans un momept , toute la confiance qu'ils avaient en moi , j'exposais tout à la fois ma personne et ma maison à êfre forcées, et je n'empêchais point du tout l'effet de la marche projetée. D'ailleurs, j'étais fort aise qu'en cas d'un événement fâcheux ma maison, qui sans doute aurait été respectée, pCU servir d'asile à mon père et à quelques amis qui me sont infiniment chers. Or, à quoi bon une résistance qui ne peut être d'aucune utilité pour la chose publique, qui môme peut la compromettre davantage. Certes, s'il m'eut été démontré qu'elle eût pu empêcher la démarche sur laquelle quelques personnes affectent de gémir aujourd'hui, j'aurais eu sans doute assez de fermeté et de courage pour m'y opposer. L'un et l'autre ne m'ont jamais manqué au besoin, et je crois l'avoir prouvé dans l'affaire des sucres.
« En marchant, au contraire, je conservais cette même confiance, et tel était V heureux effet.qne j'en attendais, que j'enipêcherais mes camarades de se porter à aucuns excès fâcheux, et à modérer leur courage et leur impatience si on venait à les provoquer et à les insulter, comme il n'y avait que trop lieu de le croire d'après les rapports aussi fréquents que. fâcheux que l'on venait faire à la niairie.
« M. le maire questionna les autres commandants convoqués, et ils firent les réponses qu'ils crurent convenables.
« Alors, espérant faire changer quelque chose à l'arrêté du département, M. le maire et les administrateurs passèrent dans une autre pièce pour se concerter et écrire au directoire; bientôt après ils rentrèrent et nous invitèrent à nous retirer, "en nous disant que nous serions instruits de la réponse <jni leur serait
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faite, et, à tout événement, M. le maire m'engagea d'écrire à M. le commandant général pour le prévenir de ce qui se préparait et le prier de me donner à cet égard les instructions qu'il croirait convenables : il était alors une heure du matin. Je retournai à l'assemblée de la section où je rendis compte de ce qui venait de se passer. On me dit que, pendant mon absence, on avait pris une délibération pour marcher, et en môme temps le président mè remit une lettre, pour me prier de me trouver au lieu du rassemblement qui devait s'opérer sur le boulevard de l'Hôpital, d'où l'on partirait à huit heures du matin. Avant de rentrer chez moi , j'entrai au corps de garde, où je fis la lettre que M. le maire m'avait recommandé d'écrire à M- le commandant général, et je donnai l'ordre à un soldat de garde de la porter vers les quatre heures du matin. J'étais à peine chez moi, dans mon lit, que je reçus, par une ordonnancé de M. (le nom est omis), capitaine, faisant les fonctions de chef de la seconde légion, une lettre conçue en ces termes : « En vertu de « l'ordre de M. le commandant général , je vous prie de vous « tenir à votre poste prêt à marcher avec votre bataillon qui « peut être très-prochain. » On voit que ces derniers mots ne sont ni français ni intelligibles. A six heures on m'apporta la réponse de M. le commandant général. On avait eu beaucoup de peine à l'obtenir, et il ne la fit qu'après avoir déploré pendant une demi-heure ce qu'avait de triste sa position, et combien il était dur d'être éveillé à cinq heures du matin quand il n'avait pu se coucher qu'à dix heures du soir.
« Elle contenait des principes très-bons et très-vrais en euxmêmes, mais qui n'avaient aucune application à la circonstance dont je lui avais rendu compte et méritait (c'était bien le cas de le dire avec le fou de Scarron) :
Cette réponse est bonne et be)le, Mais en enfer de quoi sert-elje? -
D'ailleurs elle impliquait en quelque sorte contradiction avec l'ordre que je viens de copier littéralement, puisqu'ici il invoquait la loi qui défend de marcher sans réquisition; et que là je recevais l'ordre de me tenir prêt à marcher avec mon bataillon, ce qui nécessitait un rassemblement préliminaire.
« A sept heures je reçus, par une ordonnance de gendarmerie, copie de )a lettre répondue à M. le maire par le directoire, avec prière de m'y conformer et d'éclairer mes concitoyens.
« Peu de moments après arriva chez moi M. Perron, administrateur de police, qui venait au "nom de là commune engager les citoyens à se désister de leur projet.
a Je le conduisis au comité de la section où il remplit sa mission, et de là nous fûmes, lui, le président du district, le commissaire de police en chaperon et moi, au lieu du rassemblement.
« Je fis faire un roulement ; les citoyens s'étant rangés en cercle, je/donnai a- haute voix lecture : 1° de la lettre du chef de légion ; 2° de la réponse du commandant général ; èt 3° de la lettre du direcioire du département. Je demandai ensuite qu'on fît un grand silence pour écouter M. l'administrateur. A peine avait-il commencé à parler pour rappeler le peuple à son devoir et à l'obéissance due aux lois, qu'il s'éleva de violents murmures; inutilement le commissaire de police et moi fîmes-nous les plus grands efforts pour rétablir le calme, nous ne fûmes pas écoutés, et un volontaire s'étant approché de moi me dit publiquement : Monsieur le commandant, vous marcherez forcé.
« Voyant qu'il était impossible d'être entendu, je priai M. Perron de constater ce qui venait de se passer, pour sa décharge et la mienne ; il me le promit et se retira.
« Gn s'ébranlait pour partir, quand il arriva trois oiliciers municipaux, en écharpe et les larmes aux yeux, pour noiis conjurer de rester ; on les écouta, non sans les interrompre fréquemment, et ils ne purent . rien changer à la résolution déjà prise.
« Au moment où l'on se mettait en marche, je reçus l'arrêté du corps municipal qui, sur la réquisition du< procureur-syndic, permettait de marcher aux citoyens de tous uniformes et de toutes armes sous le commandement des officiers du bataillon, et j'avoue que cet arrêté me soulagea d'un poids énorme et que, dans la circonstance, je le regardai comme un grand bienfait.
« Nous marchâmes donc et nous joignîmes les habitants du faubourg Saint-Antoine dans leur quartier.
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NOTES
« La jonction s'éta'nt opérée sans accident, nous dirigeâmes ensemble nos pas vers l'Assemblée nationale.
« La route était longue ; tout se passa en ordre, personne ne fut insulté, et presque partout le peuple témoigna sa joie et sa satisfaction par des applaudissements et dès acclamations multipliées.
« Arrivés au bout de la rue Saint-Honoré, près des Feuillants, on fit halte. Les pétitionnaires entrèrent sans armes, et peu de temps après on vint nous dire que l'Assemblée nous permettait de défiler devant elle.
« Alors je donnai l'ordre aux canonniers et à un fort piquet qui escortait les pièces de canon d'aller nous attendre dans la place du Carrousel et de se ranger le long des murs de l'hôtel de Longueville, et ils exécutèrent cet ordre avec exactitude et précision.
« Nous défilâmes donc devant l'Assemblée nationale, et 'aux applaudissements que nous prodigua la grande majorité il parut que notre démarche ne lui déplaisait pas.
« Le défilé fut long, niais enfin, après avoir rassemblé le gros de mes camarades, nous fûmes rejoindre en ordre les canons et les piquets qui nous attendaient à l'hôtel Longueville.
« Il y avait déjà longtemps que nous y étions dans le meilleur ordre possible, sans que personne se fût écarté de son poste, et déjà nous délibérions si nous ne reprendrions pas le chemin de notre quartier, lorsque plusieurs camarades, voyant le Château ouvert et le peuple défiler en armes dans les appartements, crurent que le roi avait accordé la même grâce que l'Assemblée nationale, et me prièrent de me mettre à leur tête pourtraverser les appartements comme les autres, ,
« Nous pénétrâmes donc dans la cour des Tuileries; mais, quand ils virent la confusion- et le désordre qui y régnaient, quand ils surent que c'était contre le gré du roi qu'on s'était introduit dans ses appartements, pas un n'insista pour y monter, et je puis assurer, afiîrmer que pas un de ceux que je commande, avec lesquels je vis habituellement, en un mot, pas un de ceux qui composent le bataillon proprement dit, ne fit un pas, une démarche tendant à augmenter le trouble; bien plus, voyant que pas un des officiers supérieurs de la garde nationale ne se
présentait pour donner des ordres tendant à faire évacuer les appartements et à rétablir le calme, mes camarades se rangèrent en haie de chaque côté, à partir de la grille du vestibule, pour tâcher de former un passage, et moi-même je me portai à cette grille avec quelques grenadiers, sur la force et l'intelligence desquels je comptais, pour empêcher, d'une part, qu'on në montât plus dans les appartements, et, de l'autre, tâcher de faire écouler ceux qui s'y étaient introduits ; et, a cet égard, j'invoque le témoignage de M. le maire qui, quand il arriva, me trouva à ce poste; mais n'étant pas secondés, après une heure et demie de peine, de fatigue, de résistance et d'injures, nous fûmes enfoncés, dispersés par J'affluence de ceux qui se précipitaient' pour entrer.
« Après nous être cherchés mutuellement dans la foule, nous parvînmes à nous rallier; nous rejoignîmes nos canons qui n'avaient pas changé de place, et nous partîmes tous ensemble pour rejoindre nos foyers.
« Tel est le récit exact des faits dont j'ai eu connaissance et auxquels j'ai pris part. Je laisse à ceux qui se sont fait le système de calomnier toutes mes actions le soin d'empoisonner ma conduite par tous les moyens possibles, car je ne leur ferai pas l'honneur de leur répondre. Tout ce que je puis dire avec une grande vérité c'est que, dans toutes mes actions, dans toutes mes démarches depuis, je n'ai eu qu'un but unique : celui du bien et de l'intérêt dé ma patrie. Si je me suis trompé, c'est faute de talents et de connaissance, mais mon intention était pûre. Encore un mot : sans avoir la présomption de me mettre sur la même ligne que M. le maire, auquel je voudrais bien ressembler, je finirai comme lui en disant que personne n'a reçu une blessure, et que c'est le plus bel éloge de ce peuple que l'on calomnie d'une manière si indigne et si peu méritée. Comme lui, je conclus par rendre du fond de mon cœur des actions de grâces à l'Être suprême. »
NOTES