LIVRE XVII
La colère des démagogues contre le projet de la garde départementale s'était d'abord exhalée dans les journaux et dans les clubs. Elle revêtit bientôt une forme officielle. Ce fut encore au sein de la Commune que l'initiative de l'attaque fut prise, et ce fut Chaumette, alors vice-président du conseil général , qui se chargea de la formuler. Le 15 octobre, dans une cérémonie solennelle organisée à l'occasion de la remise des nouveaux drapeaux aux sections armées, il s'écriait :
« Tous nos ennemis ne sont pas abattus ; si le sceptre est brisé, les poignards de la calomnie ne le sont pas encore. Nous avons à combattre une armée d'intrigants ambitieux, dévorés de la soif de régner, qui veulent donner a la Convention nationale une garde qui bientôt serait la leur propre... Comment ne pas redouter une assemblée souveraine investie d'une armée?... Partout où il faut des armes pour faire exécuter les lois, à coup sûr les lois sont mauvaises... Évoquons les mânes criminels des Sylla, des Lépide, des César, des Antoine, des Cromwell; demandons-leur quel fut le marche pied qui leur servit pour atteindre à la toute-puissance, à la suprématie du crime?... Jetons un coup d'œil sur l'histoire des tyrans et des usurpateurs; frémissons à la seule idée de la force armée entre les mains et à la disposition exclusive du législateur... En vain nous dit-on qu'on ne veut qu'une garde d'honneur. Qu'est-ce donc qu'une
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garde d'honneur pour une assemblée populaire créée, environnée, défendue par des hommes libres?... Je ne sais si je me trompe, le temps le prouvera ; mais je cloute que les partisans de cette garde aient voté de bonne foi pour l'établissement de la République. On a créé les mots : agitateurs et perturbateurs, et on a peint les citoyens de Paris comme un assemblage confus d'assassins et de furieux. Puis on s'est attaqué au conseil général de la Commune; on y a introduit des gens sur qui, citoyens, nous appelons toute la sévérité de la loi, des gens dont la Commune du 10 août vous fera justice. Mais cette commune elle-même était-elle à l'abri de la méchanceté? On la calomniait; on en arrachait les citoyens les plus zélés et les plus purs, on les chargeait de commissions et on les faisait remplacer par des gens qui sans doute étaient payés pour la déshonorer et faire tomber sur le conseil général les inculpations dont on avait besoin. Ils espéraient sans doute, les traîtres, anéantir la confiance des citoyens de Paris en leurs délégués, afin d'amener de nouveaux troubles et de pouvoir proposer à la Convention nationale de quitter Paris. Voilà où ils en veulent peut-être venir1. »
Toutes ces allégations étaient aussi impudentes que
1, Le Moniteur, n° 292, donne le commencement du discours de Chauroelte, c'est-à-dire la partie inc-iïensive qui s'adressait aux commandants des sections armées; il omet à dessein lu seconde moitié, la seule importante, la ssiile où su manifestent les colères qui fermentaient au sein du conseil général. Nous avons copié tous les passages que nous donnons sur le registre même des délibérations du conseil général.
bouffonnes. Comment qualifier le passage dans lequel Chaumette insinuait que les fameux commissaires pris dans le sein du conseil général pour être envoyés dans les départements n'étaient pas partis de leur plein gré, mais avaient été arrachés de leur siège, que leurs remplaçants avaient été payés pour se déshonorer et pour déshonorer le conseil? Les collègues de l'orateur comprirent ou ne comprirent pas la portée des phrases qu'il débitait devant eux, mais, dans tous les cas, ils ne s'en émurent nullement; preuve certaine que toute cette comédie était concertée entre eux et n'avait d'autre but que de donner le change à la Convention.
La harangue officielle de Chaumette donna le mot d'ordre aux sections qui se hâtèrent d'organiser une de ces manifestations dont elles avaient l'habitude depuis le 20 juin. Ce fut la section des gardes françaises, cidevant de l'oratoire du Louvre qui celte fois prit l'initiative1. A son appel quarante-huit délégués se réunirent pour rédiger une adresse à la Conveulion contre la nouvelle garde prétorienne. Après avoir employé trois jours à l'élucubration de ce factuin, les délégués qui s'étaient fait investir de pouvoirs plus ou moins réguliers, se rendirent en grande pompe au sein du conseil général de la Commune. La pétition préparée est lue, accueillie avec enthousiasme ; le conseil adjoint six de ses membres aux quarante-huit prétendus délégués, et tous se rendent immédiatement à l'Assemblée nationale. Ils y sont reçus avec d'aulant plus de facilité qu'ils viennent, suppose-