‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. quatrièmeChapitre 158 sur 236 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

bune et réclament avec insistance leur tour de parole. On demande à grands cris l'ordre du jour.

Hérault-Séchelles consulte l'Assemblée au milieu du bruit et déclare que l'ordre du jour est adopté; mais on proteste contre ce vote enlevé par surprise au milieu du tumulte; la discussion continue comme si l'Assemblée n'avait rendu aucune décision. Louvet réclame la parole contre le président; un décret formel la lui refuse. Barbaroux descend alors à la barre et déclare qu'il veut signer sa dénonciation contre Robespierre non plus comme député, mais comme simple citoyen. Plusieurs députés de la Montagne demandent qu'on prononce la censure contre le jeune Marseillais qui, disent-ils, avilit le caractère de représentant du peuple.

Barrère, qu'enorgueillit son succès delà veille, s'aperçoit que le centre n'est pas moins fatigué de la turbulence de Louvet et de Barbaroux que de l'outrecuidance de Robespierre ; il profile de celte disposition des esprits pour continuer son rôle de modérateur indispensable entre les partis extrêmes. « Je m'oppose, dit-il, à ce que notre collègue soit entendu à la barre. Cette attitude est celle d'un accusé, et Barbaroux ne l'est pas. Il ne peut être pétitionnaire, car un représentant du peuple juge les pétitions et ne les fait pas. S'il est accusateur, il a les tribunaux ouverts... Mais que signifient aux yeux d'Un législateur politique toutes ces accusations de dictature, d'ambition du pouvoir suprême, et ces ridicules projets de triumvirat? Citoyens, ne donnez pas de l'importance à des hommes que l'opinion générale saura mieux que nous remettre à leur place. Ne faisons pas des piédestaux

à des pygmées... Des hommes d'un jour, de petits entrepreneurs de révolution, des politiques qui n'entreront jamais dans le domaine de l'histoire, ne sont pas faits pour occuper le temps précieux que vous devez aux grands travaux dont le peuple vous a chargés. Terminons enfin ces duels politiques, ces combats singuliers de la vanité et de la haine; détruisons ces ferments de discorde qu'une adroite politique a lancés au milieu de nous; n'offrons plus à l'Europe attentive le triste spectacle des passions misérables qui dominent les hommes et qui doivent être étrangères à des législateurs... Je vous rappelle aux grands intérêts de la patrie, et je propose que la Convention motive ainsi son décret :

« La Convention nationale, considérant qu'elle ne doit « s'inquiéter que des intérêts de la République, passe à « l'ordre du jour. »

— « Je ne veux pas de votre ordre du jour, s'écrie Robespierre, si vous y mettez un préambule qui est injurieux. »

Pendant longtemps encore l'Assemblée est agitée de mouvements tumultueux. On demande que Barba roux soit tenu de quitter îa barre où il est resté. Lanjuinais essaye de soutenir son jeune ami, mais les cris de la Montagne lui coupent la parole à cinq ou six reprises différentes. Quelques députés réclament le vote par appel nominal. La gauche s'y oppose.

La Gironde hésite à continuer la lutte; elle reconnaît que, dans l'état des esprits, elle ne pourra obtenir de l'Assemblée ni un décret d'accusation contre Robespierre ni même un ordre du jour motivé. L'ordre du jour pur

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et simple laissera, pense-t-elle, les choses dans un état vague et indéterminé qui doit, suivant ses calculs, humilier son ennemi et lui Taire perdre toute influence morale. Elle se rallie donc à cette proposition, que Lasource et Lacroix, renouvellent, que l'Assemblée adopte en confirmant ainsi le vote rendu une demi-heure auparavant. Louvet, qui ne veut pas que les effets de sa philippique soient complètement mis à néant, demande que la Convention ordonne au moins à ses comités de législation et de surveillance de faire promptement leur rapport sur Marat; mais cette motion se perd au milieu du bruit, et le président Héraul-Séchelles, qui veut couper court à tout nouveau débat, se hâte de déclarer la séance levée- Un bill définitif d'indemnité venait, en réalité, d'être accordé à Robespierre, à Marat, à tous leurs complices de la dépiHalion de Paris et de^la Commune insurrectionnelle. Quelques illusions que put se faire un instant la Gironde sur la portée du vote auquel elle avait ellemême accédé, il fut considéré, et il devait l'être, par l'opinion publique, comme une victoire pour le paru montagnard.

Les Girondins ne pouvaient imputer qu'à euxmêmes leur défaite; ils ne pouvaient l'attribuer qu'à la manière malhabile dont ils avaient engagé le combat et soutenu la lutte. Les impatients du parti, les confidents les plus intimes du cénacle Roland, Barbaroux, Louvel, Buzot, avaient attaqué sans s'informer d'avance s'ils seraient appuyés par le gros du parti. Les sages et les prudents, Vergniaud, Brissot? Gensonné, étaient restés sous leur lente, gourmandant peut-être tout bas l'ariv 22

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(leur de ces jeunes téméraires qui s'étaient lancés dans l'arène sans avoir pris le mot d'ordre, sans même s'être concertés entre eux. Ces véritables chefs de la Gironde n'avaient pas voulu se laisser entraîner à combattre sur un terrain qu'ils n'avaient pas eux-mêmes choisi. Ils n'avaient pas daigné porter secours à leurs amis, après la levée de boucliers que coux-ci s'étaient permis de faire sans leur assentiment préalable. Aussi Robespierre avait-il vaincu avant même que de paraître à la tribune. 11 avait vaincu, non par la justice de sa cause, mais grâce aux hésitations de ses adversaires. Se croyant en mesure d'écraser, quand ils le voudraient résolument, celui qu'ils regardaient presque comme un rival indigne de leur colère, ils laissèrent grandir dans l'ombre sa puissance occulte; ce fut une faute grave. L'heure passée ne revient plus; l'occasion négligée ne S2 retrouve pas; Vergniaud et se3 amis ne l'apprendront que trop tôt à leurs dépens.

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