LES SUBSISTANCES
La 5 novembre au soir, Robespierre se rend aux Jacobins, comme il s'y était rendu le 29 octobre, après lit fameuse séance où il avait subi le réquisitoire de Louvet. Son entrée est saluée par d'immenses acclamations. La société décide avec enthousiasme que la défense de son héros sera imprimée à ses frais et répandue par ses soins, « afin de prouver qu'en s'altachant à Robespierre, elle n'a fait que rendre hommage à la vertu incorruptible et à la sincérité deà principes républicains. »
L'ivresse du triomphe monte bientôt à la tête des coryphées du club; ils se laissent aller aux aveux les plus compromettants.
Garnier (de Saintes) proclame les jacobins de Paris « l'objet de la vénération universelle, » et le club Saint-Honoré , « le temple de la Liberté. » Merlin (de Tliionville) tonne contre « le vertueux, ! 'éternellement vertueux Roland. » Bentabolle fait le procès à la Cou-
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque
venlion pour n'avoir pas mis assez de bonne grâce dans le vote de l'ordre du jour; « elle a marchandé, dit-il, avec la justice et le bon droit. »
Manuel ne pouvait se consoler de n'avoir pu faire entendre à la Convention le discours qu'il avait composé pour la circonstance. 11 veut, au moins, en faire part à ses confrères en démagogie et demande la permission de le leur lire. On lui accorde la parole. Il débute par un magnifique éloge de Robespierre, « sorti vierge de la Constituante. » Cet exorde est naturellement très-applaudi ; mais des murmures commencent à se faire entendre dès que l'orateur entame l'éloge de Pétion, lorsqu'il se permet d'accoler le nom du héros de la veille à celui du héros du jour et de les appeler les gémeaux de la liberté; ils redoublent lorsque l'ex-procureur syndic de la Commune qualifie les journées de septembre de moments de désolation et proclame celte maxime : « Quand on souffre des assassins, on est bien près d'être leur complice. »
Composé pour un autre auditoire, le discours de Manuel ne se trouvait plus au diapason de l'assemblée. L'orateur eût été peut-être écoulé avec indulgence le malin dans la salle du manège; il est hué le soir dans la salle Saint-lïonoré. Il ne peut achever la lecture de sa harangue et se voit obligé de quitter la tribune. CoIIold'Herbois s'y élance. « Il est nécessaire, dit-il, de ne pas laisser sans réponse les grandes erreurs qui viennent d'être proférées... Il ne faut pas se dissimuler que la terrible affaire du 2 septembre est le grand article du Credo de notre liberté... Sans celte journée, la Révolulion ne se serait jaunis accomplie. Manuel y a coopéré;
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque
LLVRIÎ XVIII.
qu'il ne vienne donc pas déguiser son opinion... Qu'il donne à l'humanité les regrets qu'elle exige, mais qu'il donne à un grand succès toute l'estime que ce grand succès mérite et qu'il dise que, sans le 2 septembre, il n'y aurait pas de liberté, il n'y aurait pas de Convention nationale. »
La sortie de Collot est accueillie par de vives acclamations. En ce moment, le bouillant Merlin aperçoit au fond de la salle le cauteleux Barrère; il le somme de s'expliquer sur le langage tenu par lui quelques heures auparavant à la Convention. L'interpellation eût été embarrassante pour un autre, mais le caméléon politique savait diaprer sa parole de toutes les couleurs de Parcen-cieî révolutionnaire; passer du bleu d'azur au rouge le plus foncé n'était qu'un jeu pour lui. Si l'Assemblée avait voulu, dit-il, écouter jusqu'au bout le discours qu'il avait préparé, il aurait exprimé sur le 2 septembre à peu près ta même opinion que Collot-d'flerbois. ]I aurait seulement « mis des cyprès dans les couronnes, » il se serait écrié comme il s'écrie devant ses Frères el amis : « Celte journée, dont il ne faudrait plus parler si on ne veut pas faire le procès à ia Révolution, présente aux yeux de l'homme vulgaire un crime, car il y a eu violation des lois; mais, aux yeux de l'homme d'État, elle présente deux grands effets : 1" de faire disparaître ces conspirateurs que le glaive de la loi ne pouvait pas atteindre; 2° d'anéanlir tous les projets désastreux enfantés par l'hydre du feuillantisme, du royalisme et de l'aristocratie, qui levait sa tête hideuse derrière les remparts de Verdun et de Longwy.. . »
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque
Fabre d'Églanline va plus loin encore; il reproche à Robespierre de s'être laissé prendre an piège que lui avait tendu Louvet, et d'avoir essayé de distinguer le 2 septembre du 10 août... « Il faut le déclarer hautement, répèle-t-il avec insistance, ce sont les mêmes hommes qui ont pris les Tuileries-, qui ont enfoncé les prisons de l'Abbaye, celles d'Orléans et celles de Versailles1. »
Ainsi, dans le délire de leur joie, les Jacobins déclaraient que le triomphe de Robespierre était la glorification des journées de septembre. Ils étaient dans le vrai, et c'était à la Convention à s'imputer de n'avoir pas compris les conséquences que l'on tirerait de son vole.
Pétion avait évité de se présenter au club le 5 novembre, mais, pas plus que Manuel, il n'était homme à perdre une harangue. Ne trouvant plus comme autrefois le procureur syndic de la Commune disposé à lui donner la réplique sur le ton d'enthousiasme exclusif auquel il s'était si facilement habitué, il résolut de faire lui-même son propre panégyrique et de se décerner les couronnes civiques que personne n'était plus tenté de lui offrir. Il publia en brochure et fit réimprimer au Moniteur
•1 . Le moniteur n'avait jamais jusque-là rendu compte de ce qui se passait au club des jacobins. Il n'avait fait d'exception à ce mutisme calculé que pour dire quelques mots de l'ovation qu'y avait reçue le général Dumouriez trois semaines auparavant. Mais le triomphe tics montagnards étant désormais assuré à =es yeux, il passe dans leur campa vec armes et bagages et reproduit presque textuellement, pour la séance du 5 novembre, le Journal des débats de la Société, h"' 296 et 297. Plus lard, le rédacteur en clicf du Moniteur, Grandville, se vanta à Robespierre do la révoltante partialité qu'il montra dans cette circonstance. (Voir sa lettre, tome 1", p. vu.)
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France