LIVRE XVIII
voit cependant percer chez lui le désir de mêler sans cesse l'autorité publique à toutes ces questions et de lui attribuer le soin et par conséquent la responsabilité de l'approvisionnement de toutes les contrées où la disette peut se faire sentir.
Le discours de Saint-Just est de beaucoup'ie plus important; le jeune orateur, s'élevant au-dessus de la question du moment, développe tout le système économique qu'il voudrait voir adopter dans la république idéale qu'il rêve, système qui est en contradiction formelle avec celui qu'il appliquera plus tard au sein du comité de salut public. Devenu membre influent du gouvernement, nous le verrons répudier les maximes qu'il préconisait au début de sa carrière. Contradiction assez remarquable dans celui qu'on nous représente toujours comme aussi inflexible dans ses principes qu'inébranlable dans ses convictions.
Ce discours a, du reste, été beaucoup trop vanté. On y trouve à profusion ce fatras pédantesque qui est le caractère distinctif de l'éloquence du jeune enthousiaste. Il s'en dégage tantôt des pensées qui visent à la profondeur comme celles-ci : « Un peuple qui n'est pas heureux, n'a pas de patrie... Si nous ne prévenons la ruine totale de nos finances, notre liberté aura passé comme un orage, ctson triomphe comme un coup de tonnerre; » tantôt des doctrines surannées sur l'impôt foncier versé en nature dans les greniers publics; tantôt en6n des aveux, dont il est
1. Le discours de saint Jusl se trouve in extenso au Moniteur, n° 336, cl dans ['Histoire parlementaire, tome XX.
boa de garder mémoire : « II y a dans Paris un vautour secret. Que font maintenant tant d'hommes qui vivaient des habitudes du riche? La misère a fait la Révolution, lu misère peut ia détruire. Il s'agit de savoir si une multitude qui vivait il y a peu de temps des superfluités du luxe, des vices d'une autre classe, peut vivre de la simple corrélation de ses besoins particuliers... Ce qu'il y a d'étonnant dans notre révolution, c'est qu'on a fait une république avec des vices. Consolidez-la sur des vertus. »
Saint-Just déclare en terminant que le principal, le seul moyen de rétablir la confiance, c'est de diminuer la masse du papier-monnaie en circulation et d'éviter d'en émettre d'autre. Enfin, revenant au thème favori des jacobins, au delenda Carthago de la Montagne, il s'écrie : « Citoyens, j'ose le dire, tous les abus vivront tant que le roi vivra ! » Fascinée par le ton dogmatique de l'orateur, la Convention couvre d'applaudissements son discours et en décrète à l'unanimité l'impression et l'envoi aux départements *.
4. Quelques jours après, la discussion des subsistances fut reprise: ce tut à cette occasion que Robespierre prononça le discours fameux où l'on trouve en germe les doctrines socialistes modernes. On y reconnaît à chaque ligne l'utopiste, le rêveur, l'homme qui ne s'enquiert ni des temps, ni des lieux, ni des mœurs, pas plus des nécessités de la pratique que des impossibilités matérielles. « Dans tout pays, où la nature fournit avec prodigalité aux besoins des hommes, y disait-il , la disette ne peut être imputée qu'aux vices de l'administration ou des lois elles-mêmes. . . Il est impossible de considérer les denrées les plus nécessaires à la vie comme une marchandise ordinaire; ... Le premier des droits est celui de vivre ; la première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister. Tout ce qui est nécessaire pour conserver la sub-