LIVRE XIV
Le duc d'Orléans avait depuis longtemps séparé sa cause de celle du reste de la famille royale. C'est l'inévitable tendance des branches cadettes que de vouloir se différencier de la branche régnante en exagérant dans un sens ou dans un autre les idées qui s'agitent autour du trône. Le comte d'Artois et les Condé s'étaient, dès le commencement de la révolution, déclarés les soutiens des opinions les plus rétrogrades. Le duc d'Orléans avait, au contraire, pris parti pour les innovations. Le comte de Provence avait d'abord paru vouloir embrasser les idées constitutionnelles; mais bientôt, voyant qu'il lui était difficile de se maintenir en équilibre entre les deux partis extrêmes, il était allé rejoindre les princes de sa maison qui, dès le 14 juillet 1789, avaient cru devoir abandonner Louis XVI et la reine à leur malheureux sort. L'antagonisme entre les Tuileries et te Palais-Royal s'était accru à mesure que le roi s'était trouvé isolé du reste de sa famille.
Cependant d'heure en heure la tempête révolutionnaire'augmentait de violence; chaque éclair, en découvrant de nouveaux abîmes sous les pieds du malheureux monarque, semblait illuminer pour le duc d'Orléans les flatteuses perspectives d'un avenir inespéré. Après le voyage de Varennes, le mot de déchéance avait été prononcé, la date de 1688 avait été rappelée; mais J'arriére-petit-fils du régent n'était pas Guillaume d'Orange, il était trop léger et trop inconsistant pour ourdir, de longue main, de vastes et ténébreuses conspirations» comme on l'en a si souvent accusé. Amoureux de popularité, désireux d'humilier ses ennemis, il était le jouet
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de misérables intrigants qui exploitaient à leur profit son nom et ses richesses. Chacun de ses favoris, chacune de ses maîtresses le poussait en avant ou cherchait à le retenir, suivant la passion ou l'intérêt du moment.
Quelque temps avant le 10 août, des amis fidèles et dévoués avaient essayé d'opérer un rapprochement entre le roi et lui ; mais on avait paru douter de son repentir, comme en d'autres temps on avait cherché à faire douter de son courage. Une visite qu'il risqua aux Tuileries fut, de la part de quelques subalternes, l'occasion d'avanies nouvelles qui achevèrent de l'exaspérer. Toute réconciliation devint désormais impossible par la faute de ces imprudents et trop zélés serviteurs, qui, se faisant les échos des ressentiments de leurs maîtres, se plaisent à décupler la portée du moindre propos ou de la confidence la plus intime.
Le duc d'Orléans avait dans le caractère presque autant d'indécision que son infortuné cousin Louis XVI; il ne possédait aucune des qualités qui constituent un chef de parti. Mirabeau, avant de se rapprocher de la cour, avait songé un instant à se servir du premier prince du sang; mais il n'avait pas tardé à voir que l'homme n'était pas à la taille du rôle qu'il lui destinait, et il avait été porter aux pieds de la reine l'hommage de son respect malheureusement trop tardif. A cette même époque, La Fayette avait fortement contribué à faire abandonner au duc d'Orléans son poste dans le sein de l'Assemblée constituante, pour l'obliger à accepter une mission en Angleterre qui déguisait assez mal un exi forcé. Depuis son retour, les feuillants et les girondins
l'avaient systématiquement écarté de toutes les combinaisons qu'ils avaient pu concerter clans leurs conciliabules intimes.
Repoussé ainsi par toutes les fractions du parti constitutionnel auxquelles il aurait voulu lier son sort, le duc se précipita dans les bras des plus ardents jacobins; il s'abandonna aveuglément aux conseils d'un des hommes les plus dépravés de ce temps où la dépravation était si répandue. Choderlos de Laclos, l'auteur du fameux roman des Liaisons dangereuses, le rédacteur de la pétition du Champ de Mars qui demandait la déchéance de Louis XVI, fut le Méphistophélès de cet autre Faust. Comme le personnage de l'antique légende allemande que Goethe, en ce moment même, se préparait à ressusciter dans un poëme immortel, le premier prince du sang évoqua les esprits infernaux pour triompher de ses ennemis ; comme lui, il but à la coupe empoisonnée, au fond* de laquelle il espérait puiser une vie nouvelle. Dès lors, entraîné dans le pandemonium jacobin, au milieu du tourbillon «où tel es.t poussé qui croit pousser1, » il n'eut plus-ni trêve ni repos. À chaque pas qu'il fit dans cette voie funeste, il croyait, mais en vain, atteindre un terrain ferme et solide, d'où, à l'abri de la tourmente, il pûtcontempler les événements et voir s'accomplir les destinées que ses confidents lui avaient plus d'une fois présagées.
Avant de le prendre sous leur protection, les dictateurs de l'Hôtel de Ville imposèrent à leur nouvel adepte l'obligation de se dépouiller du nom qu'il avait reçu à sa