LIVRE XIV
les filons qui, d'ordinaire, se contentent de dépouiller les vivants, mais à l'occasion ne se font aucun scrupule de dépouiller les morts, tous ces misérables enfin qui hantent les bouges malfamés et ne vivent que d'industries inavouées, se donnaient libre carrière. L'écume de la civilisation montait à la surface et semblait avoir tout envahi.
L'armée du mal existe a l'état latent dans les grandes villes, principalement dans celles qui sont depuis longtemps le théâtre de crises révolutionnaires; mais, en ce moment, cette armée antisociale se trouvait naturellement doublée par les bandits que les envahisseurs des prisons s'étaient empressés de relaxer et de s'adjoindre. Paris, pendant plus de huit jours, fut littéralement abandonné aux voleurs. Les citoyens paisibles, ne se sentant plus protégés, n'osaient se protéger eux-mêmes; aucune résistance individuelle n'était opposée aux tentatives des malfaiteurs, dont l'impunité toujours croissante augmentait sans cesse et le nombre et l'audace.
On vît en plein jour se produire ce fait inouï : des groupes d'individus arrêtant les passants dans les rues, sur les places et sur les boulevards les plus fréquentés, leur prenant leur bourse, leur montre, leurs bagues. Ces brigandages s'exécutaient avec une certaine régularité. Des hommes apostés proclamaient tout haut que les bijoux étaient devenus inutiles, que chacun était tenu de déposer ceux qu'it possédait sur l'autel de la patrie, afin qu'ils fussent fondus, transformés en numéraire et employés à couvrir les frais de la défense nationale. Survenaient d'autres individus, porteurs de balances, qui, mettant
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aussitôt en pratique les théories de leurs atfidés, pesaient gravement les objets dont ils s'emparaient et en délivraient un reçu aux victimes. Ces méfaits ne se passaient pas seulement dans les quartiers que leur renom aristocratique exposait à être le théâtre de pareils actes de civisme. Les dépouillés n'étaient pas toujours ces suspects bien mis contre lesquels, suivant la morale maratiste, tout pouvait être permis, puisqu'ils étaient présumés désirer le triomphe des ennemis de la patrie. Les collecteurs de cet impôt somptuaire, d'un nouveau genre opéraient sur le boulevard du Temple et à la Halle, sur les ouvriers comme sur les messieurs, sur les marchandes de légumes ou de poisson comme sur leurs pratiques; aux barrières, sur les laitières et sur les maraîchers. La saisie se pratiquait avec une telle brutalité que plusieurs femmes eurent les oreilles arrachées, parce qu'elles ne livraient pas assez vite leurs boucles d'or ou d'argent.
Quelques jours après, un autre crime vint révéler l'absence de toute espèce de police ; des voleurs émérites, presque tous mis en liberté parles massacreurs, préparèrent, avec une rare habileté, un coup de main sur le garde-meuble de la couronne. Ce dépôt était alors établi dans une des dépendances du monument qui était et qui est encore affecté au ministère de la marine, au coin delà rue Saint-Florentin et de la place Louis XV. Durant la nuit du 16 au 17 septembre, tandis que de faux gardes nationaux se tenaient en observation sur la place et dans les rues voisines, le reste de la bande escalada la colonnade, força les croisées, enfonça les portes et les ar-