‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. quatrièmeChapitre 200 sur 236 · APRÈS LES JOURNÉES DE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

APRÈS LES JOURNÉES DE SEPTEMBRE

( Voir pag« C )

Notre récit des journées de septembre et de leurs suites immédiates serait incomplet si nous négligions de jeter un coup d'œil sur l'attitude des journalistes parisiens à ce moment décisif. Tous les vrais amis de la liberté de la presse seraient profondément découragés, s'ils pouvaient penser un instant qu'elle doit être réputée solidaire de la lâcheté et de l'impudence dont firent preuve les gazettes de cette époque. L'ignoble, l'absurde, l'horrible s'y rencontrent à chaque ligne, et dans le concours qui s'établit entre tous les vils flagorneurs de la populace on ne sait auquel donner la palme de l'infamie l. C'est à qui débitera les fables les plus grossières, excitera les plus ignobles

1. M. Miclielet a flétri aussi L'iicrsiquouiMl qui: nous la lâcheté des journalistes de cette époques

« L'effrayante stupeur qui régna le 2 septembre est visible dans les journaux qui furent rédigés dans la journée et parurent le lendemain, le surlendemain et les jours suivants : c'est là qu'il faut étudier ce phénomène physiologique, affreux, humiliant, la peur. Ces journalistes plus tard sont morts héroïquement; pas un n'a montré de faiblesse. Eli bien ! faut-il l'avouer? effet vraiment étonnant do celte fantasmagorie nocturne, de ce rêve épouvantable, de ce ruisseau de sang qu'on se représentait coulant à la lueur des torches de l'Abbaye.-, Je 3, ils furent comme glacés; ils n'osèrent pas mime se taire; ils bégayèrent dans leurs journaux, équ Évoquèrent, louèrent presque la terrible justice du peuple, » (Histoire de la Révolution, t. IV, p. 173. )

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

instincts, déversera les plus incroyables calomnies sur les victimes immolées par les bourreaux de la Force, des Carmes ou de l'Abbaye. Entre les assassins, qui eux, peut-être, ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient, et leurs détestables apologistes, on se prend à préférer les bourreaux aux insolteurs de cadavres.

11 y a , en effet , quelque chose de plus odieux que le crime, c'est l'apologie du crime. 11 y a quelqu'un qui mérite autant de haine et plus de mépris que Tibère, c'est son panégyriste. Aussitôt qu'un crime heureux a été accompli, il se trouve toujours à point nommé des gens qui se chargent de prouver que le crime était nécessaire , que tous les torts étaient du côté des victimes, et que les conspirateurs étaient ceux qui ont succombé sous les coups de la conspiration triomphante. La tactique commune à ces adorateurs de la force brutale, à ces adulateurs du fait accompli, tactique toujours employée aux heures les plus tristes de notre histoire et qui toujours obtient un succès complet, il faut bien le dire, auprès des masses ignorantes ou aveuglées, c'est de promettre la prochaine révélation de certaines circonstances, la production de certaines pièces qui doivent prouver la culpabilité manifeste de ceux dont les vainqueurs viennent d'étouffer la voix et de proscrire la vie. Quand tout est consommé, quand la violence a fait taire toutes les résistances, terrifié toutes les âmes, qu'elle est devenue souveraine maîtresse de l'honneur, de la liberté, de l'existence de chaque citoyen, qui oserait réclamer des écrivains qu'elle a pris à ses gages la preuve de ce qu'ils avaient si bruyamment annoncé? Mais l'histoire est là! Elle arrive à son heure et frappe d'un stigmate éternel les prescripteurs, leurs sicaires et les misérables sycophantes qui ont prostitué leur plume jusqu'à exalter l'équité des uns et la mansuétude des autres.

Faisons donc justice des journalistes de 1792. Pour cela nous n'aurons qu'à étaler devant les yeux de nos lecteurs les tristes rapsodies dans lesquelles, sous des phrases sonores, sous des comparaisons boursouflées, sous des citations classiques, si fort à la mode dans ce temps-là, ils cherchaient à déguiser la pauvreté de l'argumentation et l'absence complète de toute preuve.

NOTES

Le numéro ix du Bulletin dit tribunal criminel contient cet article :

« Aperçu des jugements populaires exercés sur les prisonniers.

« Le retard occasionné dans nos numéros nous engage à prévenir nos abonnés qu'il est la suite nécessaire d'un événement imprévu, et que le bien de la chose publique a malheureusement rendu indispensable.

a Depuis un grand nombre de siècles on avait vu les plus criminels affronter impunément le glaive de la loi et s'y soustraire. Dans ce sens, Anacharsis avait comparé les lois aux toiles d'araignée, qui ne sont funestes qu'aux petits insectes volatiles, mais qu'une grosse mouche, qu'un frelon déchire impunément. L'aimable Pétrone a dit depuis : Quid faciunt leges ubi régnât aurwnl L'or de la liste civile corrompt tout et arrête l'exécution des lois. Le commentateur de Pbilostrate a dit aussi avec vérité que la sagesse et l'administration ordinaire de la justice se trouvent garrottées par l'appât et par la conviction du gain.

« Les tribunaux modernes paraissent agir dans un tout autre esprit ; mais, arrêtés par le code criminel , dont la douceur des peines semblait ne pas devoir inspirer aux mauvais sujets une horreur ou une crainte suffisante pour le crime, ils ne pouvaient agir contre les lois décrétées, qu'ils se faisaient avec raison un devoir de suivre, à qui le peuple doit obéir provisoirement pour son bonheur jusqu'à ce qu'elles soient réformées, car l'anarchie, le mépris des lois sont le plus grand des malheurs. »

Après cette étrange tirade, on trouve les noms des vingt premières victimes immolées à la Conciergerie, sans détails. Le rédacteur annonce la suite au prochain numéro; mais au numéro suivant, pas la moindre allusion aux massacres

1. Le Bulletin du tribunal criminel du i7 août, était rédigé par Clément, qui fonda plus tard le Bulletin du tribunal révolutionnaire. Dans l'une et l'autre de ces publications il déversa l'injure et le mensonge sur les victimes de Dumas comme sur celles de Maillard.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le Courrier des Départements a moins de pudeur que Je Bulletin du tribunal criminel. Il fait peu de phrases; mais, en revanche, il entre dans de minutieux détails, tous plus étranges les uns que les autres:

« Hier, sur les quatre heures, on remarque au palais des hommes suspects; des signes qu'ils se donnent entre eux éveillent les inquiétudes. Le patriotisme vigilant ne tarde pas à se convaincre de leurs perfides intentions; dénoncés, d'abord on les surveille, on les fouille; on trouve sur eux les preuves matérielles de leur délit, ou plutôt d'une conjuration manifeste. Qui sont ces scélérats? Un ancien officier de gendarmerie chassé de son corps, des prêtres réfractaires, un évêque. On les conduit au comité; mais le peuple, furieux, qui sait que le crime et les vengeances l'environnent et que les prisons sont pleines de conjurés, en fait une justice terrible, mais nécessaire, .mais nécessitée. »

Dans tout cela pas un mot, pas un seul mot de vrai. Ce point de départ de l'assassinat des prisonniers est d'invention pure

La semaine suivante, le Courrier, loin de rétablir les faits, confirme, aggrave les calomnies dont il s'est rendu coupable à l'égard des malheureux qui viennent d'être mis à mort:

«La générale battue, le' tocsin sonné de toutes paris, avaient produit un mouvement d'autant plus exalté qu'on avait la conviction que les Autrichiens avaient combiné un plan de terreur pour Paris. On avait en outre des preuves d'une conjuration nouvelle dans le détail de laquelle il nous est impossible d'entrer aujourd'hui... »

Ce détail, le Courrier n'y entra jamais! 11 se contenta de faire allusion aux bruits répandus, mais non prouvés par le comité de surveillance, relativement à la sortie simultanée de « scélérats depuis trois ans entassés dans les prisons, » à leur entente avec l'étranger et les honnêtes gens de la capitale. Quant à la fameuse conspiration, il en trouve l'aveu dans les insultes proférées par le charretier Julien, guillotiné,

1. Courrier des départements, 1' Législature, t. II, septembre o" 3, p. 4L L'article est intitulé Thermomètre de Paris.

NOTES

comme nous l'avons vu 1, sans avoir rien dit sur le complot imaginaire dont on le prétendait le révélateur.

« La connaissance de ce nouvel attentat, reprend h Courrier des Départements, a produit le plus terrible mouvement dont les fastes de l'histoire puissent fournir l'exemple, et, pendant que plus de cent mille citoyens volaient aux armes pour se porter aux frontières, cent mille autres, ou plutôt tout Paris, se sont rendus aux prisons, encombrées de brigands, avec l'intention de tout sacrifier à la sûreté publique; mais un sentiment de justice a bientôt mis des bornes à ce premier élan; un jury se forme, on se fait apporter les registres et les écrous, on interroge les prisonniers; tous les innocents, tous les malheureux arrêtés pour dettes, toutes les victimes d'un moment d'erreur ou d'imprudence sont portés chez eux en triomphe, et le crime sent expire. La Force, la Conciergerie, le Châtelet, lîicêtre, enfin toutes les demeures du crime n'ont plus que les murs; tous les conspirateurs, tous les scélérats ont vécu, tous les innocents sont sauvés... 1 »

L'article se termine par l'éloge du peuple, qui a respecté le ruban tricolore mis à l'entrée de la tour du Temple, et qui a « senti , dans sa vengeance terrible, que le jugement de l'otage national, du grand criminel (Louis XVI) appartenait aux quatrevingt-trois départements et à la Convention nationale. »

Plus tard, après les massacres de Versailles, la même feuille 3 exprime le regret que les prisonniers d'Orléans « n'aient pas plutôt péri sur l'échafaud. » Mais, tenant à bien marquer qu'il est loin de se désoler de leur mort, il s'écrie : « N'est-il pas cruel , pour les hommes qui sacrifient leur vie pour la cause de la-liberté, que ceux qui ont commis ou veulent commettre des attentats contre cette liberté respirent pour de nouveaux attentats? Telle est la raison déterminante qui a provoqué la mort des prisonniers d'Orléans, du nombre desquels on avait distrait ceux qu'on pouvait présumer innocents. Si ces hommes eussent réussi, si le despotisme eût

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