CONSEIL EXÉCUTIF PROVISOIRE
<( Lecture a été faite d'un arrêté du conseil général des commissaires des quarante-huit sections de Paris, auquel étaient jointes des délibérations du département de la Haute-Saône, ainsi que du district de Langres, le tout relatif à l'arrestation des citoyens Daujon et Martin, lesquels, envoyés en qualité de commissaires du conseil exécutif , n'ont pas été reconnus pour tels par le directoire du département de la Haute-Saône , qui au contraire, s'est permis de les faire arrêter et conduire à Paris, par la gendarmerie nationale, de brigade en brigade.
a Le conseil, délibérant sur ces faits, et considérant que les citoyens Daujon et Martin avaient en effet reçu des pouvoirs et des commissions du conseil, lesquelles étaient revêtues des formes les plus authentiques, arrête : que lesdites pièces seront adressées au ministre de l'intérieur, qui examinera la conduite du directoire du département de la Haute-Saône, vérifiera les motifs qu'il a pu avoir de ne point 'reconnaître les commissions du pouvoir exécutif, et proposera au conseil les mesures qui lui paraîtront convenables à cet égard.
h Le conseil arrête en outre que lesdits citoyens Daujon et Martin seront sur le champ mis en pleine liberté, que leurs effets leur seront rendus, et que le secrétaire du conseil est autorisé à délivrer au brigadier de la gendarmerie nationale chargé de la conduite de ces citoyens un certificat qui lui serve de décharge vis-à-vis des administrateurs dont il a reçu mission. »
Tous les commissaires du pouvoir exécutif et de la commune de Paris étaient rentrés à Paris, prêts à recevoir de nouvelles missions, soit à l'intérieur, soit en Belgique. {Voir, au volume suivant, § x du livre XIX.) Un seul était encore détenu, et nul ne paraissait vouloir s'occuper de lui, tant il était compromettant. C'était Guenneur. Ce membre adjoint du comité de surveillance était d'origine bretonne, et s'appelait Royou1; il avait
I. Il ne faut pas confondre Royou-Gucrmcur avec le conventionnel de en
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NOTES
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changé de nom parce qu'ayant adopté les idées démagogiques, il De se souciait pas d'être confondu avec ses frères qui, alliés irès-proches de Fréron, le célèbre ennemi de Voltaire, avaient continué, dans le journal Y Ami du Iloi, de défendre les doctrines politiques de Y Année littéraire. Son pseudonyme était emprunté à un village du canton de Pont-l'Abbé, dans Je Finistère, dont sa famille était originaire.
Guermeur avait quitté depuis plusieurs années son pays natal, où probablement ses vertus et ses talents n'étaient pas appréciés à leur juste valeur. Lorsqu'en septembre 1792 il y revint avec des pouvoirs considérables, il fit sonner d'autant plus haut son crédit et ses amitiés, qu'il avait été jadis plus discrédité et méprisé. Préconisant les vertus, l'énergie, le patriotisme pur et sans tache des Panis, des Danton, des Marat, des Robespierre, il déblatérait contre les ministres de qui il tenait ses pouvoirs ostensibles, contre les chefs de la Gironde qu'if qualifiait de traîtres, contre les autorités locales, « auxquelles la Commune de Paris apprendrait bientôt à obéir ». I! poussa si loin l'insolence de ses propos et l'audace de ses menées, que l'administration départementale le fit arrêter et comparaître devant elle.
« — Qui êtes-vous, lui dit le président Kergariou?
« — Claude-Michel Royou-Guermeur, réplique le prévenu, envoyé de la Commune de Paris, et chargé de pouvoirs extraordinaires pour poursuivre la vente des biens nationaux et la levée en masse des. patriotes1. »
H exhibe ses pouvoirs, mais ils paraissent fort peu en règle aux administrateurs, l'un parce qu'il émane de la Commune de Paris, laquelle n'a pas le'droit de donner des ordres au fond de la Bretagne; l'autre, bien que signé par plusieurs ministres, parce qu'il présente des traces de surcharge et des ratures, et que notamment la signature de Roland y est biffée.
Le jour même, 22 septembre , les administrateurs du dénom, qui était du même département (Finistère), mais n'avait avec lui aucun lien de parenté.
t. Dnchatellier, Histoire de la Révolution dans les départements de l'ancienne liretagne, i. ir, p. 1!)9.
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m HISTOIRE DE LA TERREUR.
parlement du Finistère rendent compte a la Convention des mesures qu'ils viennent de prendre, et lui transmettent en même temps (es dépositions relalives aux propos incendiaires que Guermeur a tenus depuis qu'il est arrivé dans le Finistère1.
Pendant ce temps, Guermeur, espérant intimider ceux qui avaient osé mettre en état d'arrestation le délégué de la Commune de Paris, leur écrivait une lettre dans laquelle il déclarait vouloir donner une preuve écrite contre lui , et reproduisait les injures dont il avait particulièrement honoré Roland et Pétion, les éloges qu'il avait décernés à Panis, Marat et Robespierre. « Vous n'êtes pas, ajoutait-il, bien inslruiis de ce qu'on pense, dit et écrit à Paris, car vous verriez que mon opinion est dominante ou plutôt que je ne suis que l'écho des sentiments des plus ardents patriotes de la capitale. »
La municipalité de Quimper dédaigna les injures de Guermeur et prit l'arrêté suivant :
« Extrait du registre du conseil général de la commune de Quimper.
« Du 2/| septembre 1702 , l'an iv de la Liberté et 1er de l'Égalité, séance du conseil général présidée par M. Vinot, en l'absence de M. le maire, assisté de MM. les ofliciers municipaux et notables.
a Présent M. Legoarre, procureur de la Commune.
« Messieurs les commissaires, chargés de la vérification des papiers du sieur Royou -Guermeur, ont déposé sur le bureau le procès-verbal qu'ils ont rapporté, duquel il résulte qu'ils ont saisi le nombre décent quatre-vingt-dix-huit feuilles imprimées d'une lettre des administrateurs du Comité de salut public et des administrateurs adjoints réunis, nommés par la commune de Paris, et une autorisation signée des mêmes administrateurs, qui donne audit sieur Hoyon le pouvoir de faire réimprimer et afficher, partout où il le croira nécessaire, la lettre , l'affiche et l'adresse dont il est porteur. Ces pièces ont aussi été déposées sur le bureau, et l'assemblée s'en est fait donner lecture. Les
i. La lettre des administrateurs du Finistère est au Moniteur du lt> février, compte rendu de la séance du \ï février 1793,
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commissaires ayant ensuite exposé à l'assemblée que M. Royon demande à être mis provisoirement en liberté, donnant caution réséante de se présenter, ou à être transféré dans une autre maison, le conseil, après en avoir délibéré, a arrêté et arrête que la détention du sieur Royou continuera conformément à l'arrêté du jour d'hier, et, sur la seconde demande , n'y ayant d'antre maison que celle de justice où le sieur Royou put tenir arrêt, s'il quittait celle où il est actuellement, il a été arrêté qu'il n'y a lieu à délibérer faute d'une déclaration formelle et souscrite par lui de préférer d'être détenu dans la maison de justice que la loi réserve pour ceux qui sont prévenus de crimes ou de délits graves; et sera copie du présent envoyée an Directoire du district, avec prière d'en donner connaissance au Directoire du déparlement, conformément à la loi du 12 août dernier. »
La Convention renvoya toutes les pièces à son Comité de sûreté générale; mais celui-ci laissa dormir l'affaire dans ses cartons.
Après avoir vainement attendu que ses anciens amis, qui l'avaient mis en avant, s'occupassent d'obtenir sa liberté, Gtiermeur écrivit à Ma rat la lettre suivante :
« 4 décembre, an i".
« Il est inouï, mon cher Marat, que depuis trois mois qu'on ine tient en captivité, le Comité de sûreté générale n'ait pas encore donné son avis. Je me doute bien qu'il est Composé de Brissotins et de Rolandistes. En ce cas, ils me tiendront dans leurs griffes le plus longtemps qu'ils pourront. 11 est plus que lemps que cette vexation finisse; vous êtes vous-même si cruellement persécuté, que je ne m'étonne pas que vous n'ayez pu prendre ma défense. Oli! mon cher Marat , commeon cherche à tromper le peuple de ces départements sur votre compte et sur celui de Robespierre; il n'y a pas de calomnie qu'on ne débite. Que je voudrais être libre pour désabuser ce peuple ignorant qu'on égare ! je périrai s'il le faut, mais je lui ferai entendre les mâles accents de la vérité. 11 y a eu ici avant-hier, une grande fermentation. Les députés de ce département , qui
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sont d'enragés Kolandistes, Kervelegan, Gomaire etMarec, oui écrit une lettre alarmante.; on n'en a lu que quelques fragments. Voici en substance ce qu'ils marquent, ou du moins ce qu'on m'a. rapporté : — « Le parti Marat et Robespierre ne demande la k punition du Roi que pour élever Égalité au trône. La Conven- *( lion ne délibère pas librement; elle n'est même pas en sûreté « à Paris. » En conséquence ils invitent le département à tenir une force armée prête à se rendre à Paris au premier signal. Effectivement le département a arrêté hier publiquement qu'il serait levé trois cents hommes dans l'étendue de son ressort, qui seront rassemblés tous ici , le 25 de ce mois ; que copie de cet arrêté sera envoyée à tous les districts et municipalités pour procéder, sans perdre un instant à cette levée, chacun suivant sa cote-part.
« Je vous réponds sur ma tête de la réalité de cette mesure qui me semble la plus effrayante pour la chose publique. Je ne m'étendrai pas en réflexions, mais, si l'on peut tolérer un pareil excès de démence, on ne lardera pas à voir quelque département armer les citoyens pour aller guerroyer contre un département rival. On m'assure aussi que l'arrêté portait qu'il serait envoyé copie aux autres départements, celui de Paris excepté, avec invitation de prendre la même mesure.
« Vous trouverez ci-jointe une circulaire aux quatre-vingt-un départements, qui prouvera que ce n'est pas la première fois que celui-ci cherche à se coaliser avec d'autres. Tout cela, je gage ma tête à couper, est le fruit de la correspondance de Roland. Si vous pouvez une fois parvenir à vous procurer une correspondance de cet abominable ministre avec ce département, c'est alors qu'on verrait sa scélératesse au grand jour. Ce qu'il y a de certain, c'est que Roland flatte, caresse toutes les administrations pour en obtenir au besoin des adresses. Il laisse les départements agir à leur gré, commettre tous les actes arbitraires , pour pouvoir en être soutenu. J'avais observé; j'avais réservé ces pièces pour en faire la base d'une dénonciation solide et d'un rapport inléressant à la Commune et aux Jacobins. Mais vous m'avez tous oublié, ei j'ignore quand finira ma captivité, mais rien au monde ne me fera changer d'opinion.
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u Je vous envoie aussi trois numéros d'un journal de Rennes ; lisez attentivement les trois lettres de deux de vos collègues qui sont en tête et dévouez au mépris ces vils législateurs,
« Voilà les vrais agitateurs, ceux qui cherchent à faire régner l'anarchie, à avilir la Convention. Quel parti je comptais tirer de ces pièces! Mais elles sont en de bien meilleures mains si vous voulez en faire usage.
« Je vous envoie aussi toutes les pièces relatives à mon arrestation; vous y verrez l'insigne fourberie des témoins. Les quatre derniers ont déposé des choses auxquelles je n'ai jamais pensé. J'ai bien dit que Marat, Panis et Danton avaient sauvé la France; aussi dès que j'ai eu connaissance de cette information frauduleuse, je me suis inscrit en faux, et j'ai sommé la municipalité de me confronter avec les témoins, ce dont elle s'est donné de garde.
« Voyez donc enfin, mon cher Marat', ce que veut le Comité de sûreté générale ; veut-il ma tête parce que je déteste Roland et toute sa séquelle; qu'ils trouvent donc des juges aussi vils qu'eux pour me condamner.
« J'ai écrit dernièrement à Bazire, croyant que mon affaire était au comité de surveillance; veuillez conférer avec lui, Fréron, Panis et Desmoulins, et tirez-moi enfin de la captivité que je n'ai jamais méritée. En grâce, gardez soigneusement toutes ces pièces, j'en aurai un jour besoin.
« J'ai vu qu'il y avait eu une dilapidation effrayante à notre comité 1 ; je n'ai cessé de tonner contre le peu d'ordre qui régnait, mais certes il y a une négligence coupable, pour ne rien dire de plus, de la part des gardialaires. J'ai toujours eu cette appréhension, aussi je n'ai jamais voulu me charger de rien, et mes comptes seront rendus bien prompte ment. Cela m'a bien affecté pour Panis. Vous n'avez pas fait usage de nia lettre, relativement aux subsistances; j'ai un projet là-dessus, mais que
1. Ce passage est une preuve nouvelle des effroyables dilapidations qui s'étaient commises au comité do surveillance de la Commune pendant les premiers jours de septembre, et cette preuve, nous la trouvons dans un écrit signé d'un des membres mûmes de ce comité. Seulement, comme tout mauvais cas est niable, les voleurs se rejetaient les uns aux autres la responsabilité des vols.
je n'ai pu vous développer, je connais cette partie à fond.
« Veuillez donc, mon cher Marat, prendre en main ma cause. Elle est celle d'un ardent patriote opprimé par cette infernale clique girondaise, et comptez sur l'estime et la reconnaissance éternelle de votre concitoyen dévoué.
« Guermeur,
« En grâce , donnez-moi de vos nouvelles. Mon adresse est : le citoyen Guermeur, à la maison d'arrestation > à Quimper, département du Finistère. »
La municipalité de Quimper n'imitait pas celle de Paris; elle n 'interceptait pas les lettres des prisonniers. Celle de Royou- Guermeur parvint à l'Ami du peuple, qui se hâta de la transmettre an Comité de sûreté générale de la Convention, avec cette fougueuse apostille :
« Je dénonce au comité de sûreté générale, la détention arbitraire du citoyen Royou dit Guermeur, qui a été arrêté par les administrateurs aristocrates du département de Quimper, le 12 ou le 1S septembre dernier, pour avoir travaillé à remplir une mission du conseil exécutif provisoire, tendant à procurer des armes et des munitions aux citoyens qui marchaient aux frontières; comme il était porteur d'une lettre circulaire du comité de surveillance de Paris, lettre qui a été lue à la tribune par Vergniaud , et sur laquelle on est passé à l'ordre du jour, on lui en a fait un crime, de même que d'avoir pris le nom de Guermeur qu'il portait au collège, pour se soustraire it l'opprobre qui couvrait celui de Royou. Je réclame la justice immédiate pour ce bon patriote.
« Marat, député de la Convention. ■ « Paris, ce 21 décembre -1702. »
Marat répondait eu même temps à son ami :
a Mon cher Guermeur , <i J'ai été scandalisé de l'indifférence qu'ont témoignée vos anciens amis pour vous tirer de votre captivité. Il y a plus de
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deux mois que je fais les démarches nécessaires au comité de surveillance et de sûreté générale de la Convention. Je ce sais par quelle fatalité ma réclamation est. restée à l'écart. Je l'ai renouvelée avec fureur, il y a dix jours; j'ai l'assurance que les ordres sont donnés pour votre élargissement. Vous serez à même de prendre à partie vos oppresseurs, l'aï traîné dans la boue vos coquins de députés de Quimper. Les scélérats tremblent sous le fouet de ma censure. Comptez que je vous vengerai de vos scélérats d'oppresseurs. Marquez-moi où en sont vos affaires et comptez toujours sur moi.
(i Marat, l'ami du peuple et le vôtre. « Paris, 11 décembre 4792, n° 30, rue des Cordeliers, P. L. S »
Le renseignement donné par Marat à Guermeur était exact. A la date du 29 décembre, le Comité de sûreté générale, sous le coup des démarches incessantes de l'Ami du peuple, avait écrit aux autorités du Finistère :
m Rien n'autorise les mesures de rigueur contre le citoyen Guermeur. Les divers propos tenus -par lui sont des opinions ivès-permises. La loi du 8 octobre vous fait une obligation de le mettre promptement en liberté; nousen réclamons l'exécution; une .plus longue détention nous mettrait dans la nécessité de dénoncer cet acte arbitraire, et vous en seriez personnellement responsables8, »
Les autorités du Finistère ne jugèrent pas que le décret du 8 octobre (nous en avons donné le texte, page 296) fût applicable à Guermeur; aussi refusèrent-elles d'obtempérer à l'ordre du Comité de sûreté générale, déclarant qu'elles ne se soumettraient qu'à une injonction formelle de la Convention elle-même. Les choses en restèrent là jusqu'à la Tin de janvier. A cette époque, comme nous le verrons dans le volume suivant,
1. La lettre de Marat est donnée par M. Ducbatellier, p. 190 - 200 du tome il de son Histoire de ta Révolution dans les départements de l'ancienne Bretagne. Nous avons éW as&e? heureux pour retrouver la lettre de Guermeur. On a ainsi la demande et la réponse.