LIVRE XV
opposer à l'anarchie une digue infranchissable, à l'abri de laquelle puisse s'établir une république qui fonde l'ordre sur , les principes éternels de la justice et de la liberté. Les révolutionnaires de la veille sauront-ils devenir les conservateurs du lendemain? Les tempêtes qu'ils ont soulevées s'apaiseront-elles à leur voix? Pourrontils dire au flot populaire qui vient de submerger la royauté : Tu n'iras pas plus loin ? C'est ce que les événements nous apprendront bientôt.
A peine l'un des secrétaires a-t-il achevé de lire le procès-verbal des opérations préparatoires qui ont eu lieu la veille et le jour même aux Tuileries, que plusieurs nouveaux députés s'empressent de prendre possession de la tribune et de faire assaut d'éloquence. Manuel, l'ex-procureur-syndic de la Commune de Paris, dans le style ampoulé que nous lui connaissons déjà, compare l'Assemblée conventionnelle à celle que Cinéas trouva en arrivant dans Rome; « pour donner au peuple une juste idée du pouvoir souverain qui réside en elle, » il demande que celui qui a l'honneur de la présider soit logé aux Tuileries, et que, toutes les fois qu'il paraîtra en public, « il marche précédé des attributs de la loi et de la force. »
Celte réminiscence de l'histoire romaine ne flatte que la vanité incommensurable de l'ex-maire de Paris, auquel Manuel, comme d'habitude, venait de servir de compère ;
mais elle ne touche guère la Convention, qui paraît trèspeu disposée à inaugurer le règne du roi Pétion.
Tallien déclare que l'Assemblée a bien autre chose à faire que de s'occuper d'un vain cérémonial et propose que, sans plus tarder, elle jure de ne pas se séparer avant d'avoir donné au peuple français une Constitution fondée sur les bases de la liberté et de l'égalité.
« Point de serments, s'écrie Merlin fde Thionville ); sur-le-champ mettons la main à l'œuvre! — Je ne crains point, dit Couthon, qu'on ose ici reparler de royauté; elle ne convient qu'aux esclaves... Mais j'ai entendu parler, non sans horreur, de rétablissement d'un triumvirat, d'une dictature... Vouons une exécration égale à la royauté, à la dictature, au triumvirat, à toute espèce de puissance individuelle quelconque qui tendrait à restreindre la souveraineté du peuple. » Des applaudissements retentissent. Bazire les interrompt en répétant : « Point de serments j on les a trop violés depuis quatre ans. »
Danton se lève et déclare qu'il parle comme simple mandataire du peuple, non comme ministre, car U se démet des fonctions qu'il a reçues au bruit du canon du 4Ù août. « On vous a parlé de serments, dit-il, il faut qu'en entrant dans la vaste carrière que vous avez à parcourir le peuple reconnaisse, par une déclaration solennelle, que vous allez vous montrer dignes de lui. Afin de faire disparaître les vains fantômes de dictature, les idées extravagantes d'un triumvirat, toutes les absurdités inventées pour effrayer le peuple, déclarez qu'il n'y aura d'aulre pacte constitutionnel que celui qui aura été ac-