‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. quatrièmeChapitre 47 sur 236 · LIVRE XV. n · texte numérisé non relu

LIVRE XV. n

vous jugerez l'homme que l'on accuse devant vous. »

L'Assemblée ordonne que la lecture réclamée par Marat sera faite par un secrétaire. Dans cet article, Y Ami du peuple se louait pompeusement de sa propre sagacité, de son patriotisme, de son désintéressement, et déclarait vouloir immoler à l'amour sacré de la patrie ses préventions et ses haines.

La lecture terminée, Marat, qui n'a pas quitté la tribune, reprend la parole avec une nouvelle assurance et déclare qu'il s'honore de tous les décrets de prise de corps lancés contre lui par la Constituante et par la Législative : « Ces décrets , s'éerie-t-il , le peuple les a anéantis en m'appelant parmi vous, car ma cause est la sienne. Si, du reste, mes ennemis vous avaient arraché un nouveau décret d'accusation , j'étais déterminé à me brûler la cervelle au pied de cette tribune. »

Aussitôt, il tire de sa poche un pistolet et se l'applique sur le front; mais, voyant le peu d'effet que produit cette scène digne des tréteaux de la foire, il fait disparaître son arme, se croise fièrement les bras, promène son impudent regard sur les bancs de l'Assemblée et s'écrie : « Eh bien ! je resterai parmi vous pour braver vos fureurs. »

Une violente explosion de murmures répond à cette nouvelle iusulto de Y Ami du peuple. Couthon demande que l'on cesse de s'occuper des individus et que l'on se mette enfin à travailler aux affaires de la République. De guerre lasse et aucune proposition formelle ne lui étant faite, l'Assemblée passe à l'ordre du jour. Alors, mais alors seulement, Marat se décide à évacuer la tri-

JOO HISTOIKE DE LA TERREUR.

bune; il l'avait souillée, une heure durant, de sa hideuse présence1.

La Convention était réunie depuis cinq jours seulement, et déjà s'étaient dessinés les deux partis qui devaient la remplir de leurs querelles. La Gironde avait emporté tous les votes qu'elle avait réclamés; une immense majorité s'était associée à elle lorsque, par la voix, de ses plus illustres orateurs, elle avait flétri les massacres de septembre et leurs organisateurs, les usurpations de la Commune et ses commissaires; lorsqu'elle avait proposé des lois nouvelles contre les provocateurs au meurtre et contre les fauteurs d'anarchie. Mais toute assemblée nombreuse veut être conduite, dirigée. Elle ne demande pas mieux, que de reconnaître des chefs, à la condition que ces chefs soumettront à ses votes des motions nettes et précises, qu'en lui mon-

i. Voici les réflexions qu'inspire cette scène au rédacteur des Révolutions de Paris, journal qui ne peut être taxé rie modéra ntisme :

« (,'ui ne hausserait les épaules à la vue de Mitra t, à la tribune, tirant de sa poche un pistolet, comme autrefois nos capucins, en chaire, tiraient un petit bon Dieu de leur manche, et dire en se démenant comme un polichinelle d'Italie :

« Je ne crains rien sous le ciel! » (Lui, Ma rat, qui se vante «le s'être caché dans un trou de cave pour se soustraire aux poursuites de La Fayette! ] « Sfais, si un décret est lancé contre moi, je mo brûte la « cervelle devant vous. » Puis rengainant son instrument de mort, qui vraisemblablement ne contenait que de la poudre: «Mais non, » je resterai au milieu de vous pour braver vos fureurs. »

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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