LIVRE XIV
ni.
L'Assemblée semblait vouloir profiter des derniers jours de son existence pour réparer quelque peu le mal qu'elle avait laissé commettre par son impéri tie et sa pusillanimité. Le ministre de l'intérieur aidait dans la mesure de ses forces à cette. réaction encore bien timide; il venait chaque jour apporter à la tribune ses doléances sur les attentats aux personnes et aux propriétés qui, dans un grand nombre de départements, suivaient de près l'apparition de certains hommes partis de Paris et revêtus du titre de commissaires extraordinaires. Or, par une singularité bien digne de ce temps d'effroyable anarchie, les hommes que dénonçait Roland étaient porteurs de pouvoirs signés et expédiés par iui-même. Vers la fin d'août, l'Assemblée avait autorisé le pouvoir exécutif à envoyer dans les département des agents chargés de presser la formation des nouveaux bataillons de gardes nationaux et de pourvoir aux besoins de la défense nationale. Danton s'était fait donner la mission de choisir ces agents 1 ; ses préférences étaient natu-
i . L'ineptie de Roland dans cette circonstance est constatée par le passage suivant des Mémoires de sa femme, p. 64 : « On avait imaginé, comme l'une des premières mesures à prendre par le conseil, l'envoi dans les départements de commissaires chargés d'éclairer sur les événements du 10 août, etc. Dès qu'il fut question de leur choix en même temps que de la proposition de leur envoi, Roland demanda jusqu'au lendemain pour réfléchir aux sujets qu'il pourrait indiquer : — Je me charge de tout, s'écria Danton , la Commune de Paris nous
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relleroent tombées sur les apôtres les plus fervents des doctrines maratistes. Par des retards calculés, il les avait retenus à Paris jusqu'au i ou 5 septembre, de manière qu'ils pussent emporter avec eux la circulaire du comité de surveillance par laquelle les autorités des départements étaient invitées à imiter l'exemple de Paris, c'està-dire à exterminer d'un seul coup tous les ennemis de la patrie 1.
Ces individus voyageaient aux frais de l'État, dans des voitures confisquées sous toutes sortes de prétextes. La plupart avaient en poche deux commissions : l'une, ostensible, signée de Roland et de ses collègues, leur confiait le droit de réquisition et était accompagnée d'instructions parfaitement avouables2; l'autre, émanée du comité de surveillance de la Commune, leur donnait
fournira d'excellents patriotes! Le lendemain il arrive au conseil avec les commissions toutes dressées. Il ne s'agit plus que de les remplir des noms qu'il présente et de signer. On examine peu, on ne' discute point et on signe. Voilà donc un essaim d'hommes peu connus, intrigants de sections ou brouillons de clubs, patriotes par exaltation et encore plus par intérêt, mais très-dévoués à Danton leur protecteur et facilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuses, les voilà représentants du conseil exécutif dans les' départements !■»
Nous avons réuni dans une note spéciale à la fin de ce volume les documents que nous avons pu trouver sur la manière dont les commissaires du pouvoir exécutif et les commissaires de la Commune, nommés dans les mois d'août et de septembre 1792, remplirent leur mission, et sur les débats auxquels l'arrestation de plusieurs d'entro eux par les autorités de certains départements donna lieu au sein de la Convention.
I . Nous avons donné le texte de cette circula ire, tome III, page 308. i. Voir le modèle de ces commissions, tome III, p, 349.
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l'ordre de faire réimprimer et de répandre, par la voie de l'affichage ou autrement, la trop fameuse circulaire. Naturellement ils ne manquaient pas d'en prêcher les doctrines et de soulever, partout où ils passaient, les passions les plus désordonnées, les appétits les plus brutaux. Ils déclaraient ouvertement qu'il n'existait plus de loi, que chacun était maître, puisque le peuple était souverain; que chaque fraction de la nation pouvait prendre les mesures qui lui conviendraient au nom du salut de la patrie; qu'on avait le droit de taxer les blés, de les saisir dans les granges des laboureurs, de faire tomber les têtes des fermiers qui refuseraient d'amener leurs grains sur les marchés1. De la main-mise sur les récoltes à la doctrine du partage des terres, à la lui agraire, il n'y avait qu'un pas : il fut bientôt franchi, et les doctrines les plus subversives de tout ordre social furent ouvertement prèchées.
Outre-passant leurs pouvoirs, les commissaires du pouvoir exécutif et de la Commune de Paris se mirent à destituer de leur seule autorité les magistrats élus par le peuple , à créer des comités de surveillance qu'ils investissaient d'une autorité supérieure à celle de toutes les administrations et de toutes les magistratures. Semblables à ces insectes que produit la terre après la tem-
4. Nous copions presque textuellement tin rapport fait, le 6 novembre 1792, par Fauchet, à la Convention nationale, sur la mission de certains de ces commissaires. Ce rapport fut imprimé par ordre de l'Assemblée à un très-grand nombre d'exemplaires pour être envoyé aux départements et aux sociétés populaire?; preuve évidente qu'elle lui donnait sa complète approbation.
n HISTOIRE DE LA. TERREUR.
pête1, ils semblaient, par leur apparition, faire surgir des myriades d'êtres plus malfaisants encore. Leur passage était partout signalé comme une véritable calamité publique. Cette nouvelle plaie d'Égypte paraissait ne devoir épargner aucun déparlement, car dans tous il y avait des déprédations à commettre, des proscriptions à édicter.
Un des plus importants objets de la mission qui leur avait été confiée par Danton et ses amis était d'exercer une pression révolutionnaire sur les corps électoraux alors tous réunis pour choisir les députés à la future Convention. Dans chaque chef-lieu où se tenait une assemblée électorale, ils s'empressaient de se mettre en rapport avec les plus purs Jacobins, que leur avait désignés d'avance la société mère de Paris et auprès desquels ils étaient secrètement accrédités. Ils leur indiquaient les candidats qu'il fallait soutenir, ceux qu'il fallait écarter, et, selon l'exemple que nous verrons donner par l'assemblée électorale de Paris, ils s'efforçaient de faire prévaloir, contrairement à la loi, le système du vote à haute voix, grâce auquel, en plus d'un endroit, la majorité terrorisée laissa passer les candidats de la minorité terrorisante.
Du reste, ces étranges agents du pouvoir exécutif ne cessaient de diffamer les ministres dont ils tenaient leurs commissions. Ils u'çxcepiaient de leurs anathèmes que Danton, en qui seul, disaienl-ils, les vrais patriotes avaient confiance. Partout où ils passaient, ils répétaient que les mauvais députés ne seraient point
1 Cette expression est de Vergniaud, séance du 47 septembre '1792.