LIVRE XVI
plus en sûreté à Graudpré. Avec les quinze mille hommes qui lui restent, il fait une retraite audacieuse devant l'ennemi , et malgré deux ou trois paniques qui viennent à plusieurs reprises mettre le désordre dans ses troupes, il va planter son camp sur les plateaux situés en avant de Sainte-Menehould.
En poursuivant Dumouriez, les armées combinées s'engageaient de plus en plus dans un pays qui ne leur offrait aucune ressource, et dont les chemins, en mauvais état, rendaient les transports presque impossibles. Les quelques magasins qu'elles avaient étaieDt à plus de dix et douze lieues derrière elles. On commençait dans l'état-major du duc de Brunswick à s'apercevoir que l'on avait entrepris fort à la légère cette campagne, que les émigrés avaient représentée comme devant être une véritable promenade de Goblentz à Paris. Suivant ces gentilshommes étourdis, on ne devait trouver aucune résistance; les régiments de ligne devaient être désorganisés et sans chefs, les bataillons de volontaires prêts à lâcher pied aux premiers coups de fusil ; les populations, ivres de joie et d'enthousiasme, devaient se précipiter à la rencontre de leurs libérateurs, et à chaque étape leur apporter des approvisionnements en abondance.
La réalité était tout autre. On ne trouvait que des villages inornes et souvent abandonnés, des paysans favorisant ou excitant la désertion des soldats prussiens, des magistrats refusant d'apposer leurs signatures aux réquisitions, des troupes solides au feu, rachetant leur inexpérience par une valeur audacieuse. Le corps d'ar-
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mée laissé devant Thionville éprouvait la plus vigoureuse résistance et avait été fort maltraité par les sorties des assiégés; les défilés de l'Argonne avaient été défendus huit jours durant avec une admirable énergie, le passage de la C roi x-aux -Bois avait pu, il est vrai, être lorcé ; mais les efforts (ails par Chazot pour le reprendre avaient démontré aux alliés que la furia francese n'avait pas péri avec l'ancien régime, et que les soldats des nouvelles levées ne tarderaient pas à se montrer dignes de leurs devanciers.
La misère était à son comble dans les divers corps de l'armée envahissante1. Depuis quinze jours la pluie n'avait pas cessé de tomber; or, dans cette partie des districts de Vouziers et de Satnte-Menehould, que l'on appelle la Champagne pouilleuse, le terrain est formé
4, Une lettre inachevée que l'on trouva sur le prince de Ligne, l.ué le 43 septembre à l'affaire rie la Croix-aux-Boisct qui fut lue il la Convention, le 57 septembre [MonUeur, n° 273), contenait ce qui suit :
» Nouscommençonsà être assez las de cette guerre où on en est. Los émigrés nous piomeueut plu; de bourre que de pain, mais nous avons à combniirc des troupes de ligne dont aucun ne déserte, des troupes nationales qui résistent; tous les paysans, qui sont armés, ou tirent contre nous ou nous assassinent quand ils trouvent un homme seul ou endormi dans une maison.
« Le temps, depuis que nous sommes en France, est si détestable que tous les jours il pleut à verse et les chemins sont si impraticables que dans ce moment nous ne pouvons retirer nos canons; de plus, la iamine. Nous avons tout le mal imaginable pour que le soldat ait du pain. La viande manque souvent. Bien des officiers sont cinq, six jours, sans trouver à manger chaud. Nos souliers et nos capotes sont pourris, et nos gens commencent à être malades. Les villages sont déserts 01 ne fournis-sunt ni légumes, ni eau-dc-vie, ni Farine. J<; ne sais comment nous tarons et ce que nous deviendrons. »
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France