LIVRE XVI
d'une glaise épaisse et froide qui eoglue pour ainsi dire les pieds des fantassins et des chevaux; les voitures et les canons s'y enfoncent et y versent. Pas d'arbres, pas de pâturages, quelques villages clairsemés sur le flanc d'ondulations crayeuses qui s'étendent à perte de vue: telles sont ces plaines désolées où, quatorze cents ans auparavant, l'armée d'Attila avait été détruite par Aétius. L'armée austro-prussienne allaitelle y éprouver le môme sort? Le duc de Brunswick, qui avait vu de près toutes les horreurs et toutes Jes misères de la guerre de Sept ans, était visiblement troublé, et n'avançait qu'avec d'infinies précautions.
De son côté, Dumourîez avait non-seulement à tenir tête à l'armée austro-prussienne, mais il avait encore à résister aux censures timides de quelques-uns des officiers qui l'entouraient, aux injonctions réitérées qui lut arrivaient du ministère de la guerre. Lors des dernières paniques qui avaient suivi la levée du camp de Grandpré, et que le général en chef avait été obligé de réprimer en se précipitant avec quelques officiers le sabre à la uiaio sur les corps débandés, des fuyards avaient couru à Rheims, à Châlons et même à Paris, annoncer le complet anéantissement de l'armée française. Le pouvoir exécutif avait aussitôt envoyé courrier sur courrier à Dumouriez pour lui prescrire de rétrograder au delà de la Marne et de sauver les débris des troupes placées sous son commandement. Mais le général en chef répliquait imperturbablement : « Je réponds de tout. » Il adressait des messages pressants à Beurnon ville et à Kellermann, et, chaque jour, envoyait
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à la découverte pour savoir si enfin ils arrivaient.
La crainte de rencontrer l'ennemi avant sa jonction avec le principal corps d'armée avait fait appuyer Kellermann trop à gauche; il avait aussi, dans sa correspondance avec Dumouriez, soulevé quelques difficultés hiérarchiques. Le défenseur de l'Argonne aurait pu se plaindre de ces relards et de ces prétentions, mais il comprend que le moment est mal choisi pour se livrer à des récriminations d'ailleurs inutiles et compromettre Je salut de la France par une querelle de suprématie. Aussitôt qu'il apprend que Kellermann est à une journée de marche, il lui dépêche son aide de camp de confiance, Philippe Devaux, lui indique le lieu où il doit camper et le supplie en grâce de lui envoyer un détachement, afin que sa propre armée soit bien convaincue de la réalité du secours qui lui arrive de l'Est 1.
Pendant ce temps, la division partie de Valenciennes et de Maubeuge arrivait par la route de Flandre. À la suite de quelques fausses indications, elle avait rétrogradé de Relhel à Clialons; mais sa marche avait été proroptement rectifiée, et, le 19 septembre, lejourmême où Kellermann s'établissait sur le plateau de Valmy, Beurnonville arrivait au rendez-vous que lui avait donné Duniourïez.
11 était temps : le lendemain 20, à trois heures du matin , l'armée austro-prussienne se disposait à attaquer les hauteurs sur lesquelles était postée l'armée française; cinquante-huit bouches à feu, mises en batterie, de-
A . Voir, a la fin de ce volume, les lettres confidentielles que nous avons réunies sur la campagne de 1702.
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vaient protéger sa marche. Mais l'artillerie fie Kellermann répond vigoureusement yu feu de l'ennemi, et pendant douze heures la canonnade ne cesse pas un instant. Vingt mille coups sont tirés de part et d'autre. Plusieurs fois le roi de Prusse insiste pour que tes colonnes, formées depuis le matin , soient lancées vers le plateau occupé par Kellermann et enlèvent la position à la baïonnette. Mais la prudence du duc de Brunswick ne cesse de s'y opposer1. A six heures du soir, l'armée envahissante est obligée de rentrer dans son camp, découragée et mécontente.
Tel fut le combat de Valmy. La perte des deux côtés n'avait pas été considérable : un millier d'hommes tués ou mis hors de combat ; niais l'effet fut immense. L'armée française, composée en partie de nouvelles recrues, s'était admirablement comportée sous le feu de l'ennemi; désormais elle savait ce qu'elle valait. Ce jour-là la France nouvelle s'était affirmée ; et l'Europe put comprendre qu'on ne viendrait pas aisément à bout de la Révolution française 2.
1. Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Étal, t. I, p. 44?i et suivantes,
2. Dans l'armée envahissante se trouvaient les deux hommes qui, en Allemagne et en France, allaient donner leur nom au nouveau siècle littéraire, Gœthe et Chateaubriand. L'un et l'autre ont consigné, dans leurs mémoires, les impressions qu'ils conservaient de cette campagne si désastreuse pour l'armée dont ils faisaient partie.
Gœthe, alors âgé de quarante-trois ans, était dans tout l'éclat de sa gloire. Il avait déjà publié Werther, Goëtz de Berlichingen , le Comte dEgmont. Il méditait Wilhem Sfeisler, et, depuis quatre ans, il avait arrêté, à Rome , le plan de Faust, ce rêve de sa jeunesse qui iv <M
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