LIVRE XVI
vous de n'avoir pas vu le despote de la Prusse amené par vous à Paris... Allez effacer par de nouveaux services ceux que vous venez de rendre a votre pays... Que partout la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les trônes disparaissent devant le bonnet rouge dont cette société vous a honoré l. »
A peine le président a-t-il fini de parler, que Collotd'Herbois s'élance à la tribune et se livre à tout son lyrisme démagogique.
« Dumouriez, s'écrie-t-il en apostrophant !e général, * tu as fait ton devoir, c'est là ta plus belle récompense. N'est-il pas vrai qu'il est beau de commander une armée républicaine? N'est-ce pas que tu as trouvé une grande différence entre cette armée et celle du despotisme?
« Nous sommes défiants, nous devons l'être, filais tu ne nous tromperas pas. La France entière t'observe, tu n'as à choisir qu'entre l'immortalité et l'infamie; ce n'est pas un roi qui t'a nommé, Dumouriez, ce sont tes concitoyens. Souviens-toi qu'un général delà République ne doit jamais transiger avec les tyrans. Tu as entendu parler de Thémistocle. Il venait de sauver les Grecs par la bataille de Salamine. Il fut calomnié et obligé de s'expatrier; mais il fut toujours Thémistocle et refusa de porter les armes contre sa patrie. » Après avoir longuement encore parlé de Scipion, d'Antiochus, et fait à Dumouriez un cours d'histoire grecque et romaine, Collot-d'Herbois, au paroxysme de l'inspiration,
1 . Journal des Débats et de la Correspondance des Jacobins, n' 283. Le Moniteur, n° 290, reproduit les principaux discours prononcés ce jour-là au club.
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s'écrie : « Tu vas à Bruxelles; la liberté y va renaître sous tes auspices. Tu vas rendre les enfants à leurs pères, les épouses à leurs époux. Enfants, citoyens, filles, femmes, tous se presseront autour de toi, tous t'embrasseront comme leur père... De quelle félicité tu vas jouir, Dumouriez!... Ma femme!-., elle est de Bruxelles!... elle t'embrassera aussi!... »
Peut-être ne partagera-t-on pas l'avis de Robespierre qui qualifia le lendemain ce discours de sublime1, mais du moins on reconnaîtra que jamais le sublime ne toucha de plus près au ridicule.
L'assistance, néanmoins, lient son sérieux ; bien plus, elle prodigue ses applaudissements à Collot et à son dithyrambe. « L'éloquent discours de Collot-d'ïïerbois, dit Dumouriez lui-même, restera toujours gravé dans mon âme, il me servira de leçon; mais ce n'est pas pour moi seul, je demande pour la nation entière l'impression de ce discours2. » Après quoi, le général sort de la salle, sans qu'aucun membre de la société ait osé lui réclamer la moindre explication sur le traitement réservé aux bataillons que Marat avait pris sous sa protection spéciale.
L'explication, si elle avait été exigée, aurait été de nature à rassurer les montagnards les plus chatouilleux sur l'honneur des volontaires parisiens. Car Dumouriez venait précisément de recevoir une lettre de son lieutenant Beurnonville, qui lui apprenait que les bataillons
4. Voir la seconde lettre de Robespierre à ses commettants. t Journal des Débats des Jacobins, a." 283, dernière page.
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avaient livré d'eux-mêmes les individus auxquels pouvaient être imputés tant l'assassinat commis à Relhel que les horreurs exercées à Châlons et à Château- Thierry; qu'il les avait harangués par compagnie, et qu'il était heureux d'avoir pu rendre huit cents citoyens à la République et à l'honneur.
L'affaire de Rethel perdait ainsi sa gravité. Mais Marat, dans sa fiévreuse envie contre toutes les renommées , éiait résolu à la pousser à bout. Tl y voyait une occasion de dépopulariser celui dont le nom était dans toutes les bouches, et il n'était pas homme à se la laisser ravir.
vin.
VAmi du peuple n'avait pas osé attaquer Dumouriez en face; mais le lendemain, n'ayant plus à craindre son redoutable contradicteur, il se met à déblatérer contre lui dans la salle Saint-Honoré. Il obtient à force d'insistance que la société le déléguera, lui et deux autres députés montagnards, Benlabolle et Maribon-Montaut, pour réclamer du général des explications complètes sur les procédés dont il a usé vis-à-vis des braves sans-culoltes parisiens.
Aussitôt il entraîne après lui les deux acolytes qu'on lui a donnés, et, résolu à faire un esclandre là où il trouvera Dumouriez, il se met à sa recherche. Le général, avide d'ovations et de plaisirs, était assez difficile à rencontrer. Chaque soir il courait les clubs, les sections,
les spectacles et les bals. Les trois députés se rendent d'abord à son hôtel. Ils n'y obtiennent que des indications assez vagues sur le lieu où ils peuvent espérer le joindre. Mais la haine est le plus sûr des instincts. Tout Paris s'entretenait d'une fête splendide qui, ce soir-là, devait être donnée au glorieux défenseur de l'Àrgonne par la belle Julie Talma et son mari. On y avait invité, pour faire honneur au héros du joui', l'élite de la Gironde, des artistes, des hommes de lettres. Le personnel féminin se composait des actrices les plus en renom. « C'était rue Chantereine qu'un enfant de Thalie fêtait un enfant de Mars1 ». M a rat y court, suivi de ses deux compagnons, et, sans se faire annoncer, pénètre dans le premier salon.
Celui qu'ils rencontrent tout d'abord, c'est Santerre devenu l'inséparable de Dumouriezet qui semblait remplir là le rôle d'introducteur. Marat ne perd pas son temps à reprocher au général-brasseur de compromettre sa personnalité jacobine dans une pareille société; il le prend par le bras, fend la presse et pousse droit à Dumouriez.
Qu'on juge du trouble et de l'émotion de la foule joyeuse et parée qui remplit les salons de Talma, lors-
4. Ce sont les expressions mêmes dont Marat se servit dans le récit qu'il fit de toute celte scène aux Jacobins, le Kl octobre (Journal des Débats du club, n° 2S5). L'hôtel occupé alors par Talma était le même qui fut plus lard habité par le général Bonaparte à son retour d'Égypteet d'où il partit avec son état-major pour faire le coup d'Éiat du 18 brumaire. Il y a quelques années que cet hôtel a été démoli.
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