‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. quatrièmeChapitre 87 sur 236 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

qu'elle voit apparaître Marat revêtu de sa carmagnole de tous les jours, le front enveloppé d'un vieux madras rouge, crotté jusqu'à l'échiné, mais la tête haute, le verbe élevé, criant, gesticulant et demandant le général pour affaire qui ne souffre aucun délai! Les invités s'écartent avec dégoût. Dumouriez se retourne et se trouve face à face avec le hideux trouble-fête. « Général, je viens au nom de la société des amis de l'Égalité et de la Liberté vous demander compte des mesures prises contre deux bataillons de volontaires parisiens. Il n'est pas possible que douze cents hommes se soient livrés à des excès sans motif. Il doit y avoir dans tout ceci un dessous de cartes. On dit que les personnes massacrées étaient des émigrés.

« — Eh bien ! monsieur, quand ce seraient des émigrés?

« — Les émigrés sont des rebelles à la patrie, et vos procédés envers les bataillons sont d'une violence impardonnable.

« — Mais, monsieur, qui êtes -vous donc, pour m' interroger ainsi? réplique Dumouriez, qui fait semblant de ne pas reconnaître celui qui l'interpelle.

« — Vous voulez savoir mon nom? Eh bien! je suis. Marat.

« — Ah! c'est vous qu'on appelle Marat, répond le général, eo Je toisant avec mépris. Je n'ai rien à vous dire; adressez-vous au ministre de la guerre, auquel j'ai remis toutes les pièces. »

Dumouriez tourne le dos à Y Ami du peuple, et le laisse se débattre au milieu "d'officiers qui lui reprochent

l'étrangeté de sa démarche, sa tenue cynique, ses diatribes quotidiennes. Marat veut de nouveau élever la voix; mais Talma s'élance sur lui, le saisit par le bras et, d'une voix terrible, lui crie : « De quel droit, citoyen Marat, viens-tu insulter nos femmes et. nos sœurs? » Le geste et le coup d'œil du tragédien font reculer l'ambassadeur de la démagogie; jugeant que sa sûreté personnelle pourrait courir quelque risque s'il restait plus longtemps au milieu de ce <« ramas de contre-révolutionnaires, » il se hâte de gagner la porte. Ses deux acolytes, pendant toute cette scène, n'avaient pas ouvert la bouche; mais leur contenance embarrassée démontrait suffisamment qu'ils sentaient le ridicule et l'inconvenance de la situation où leur terrible collègue les avait engagés- Aussi le suivent-ils avec empressement dans sa prudente retraite. Le camarade et l'ami du maître de la maison, le joyeux Dugazon, s'empare d'une cassolette de parfums et reconduit les trois jacobins en purifiant l'air, qu'ils ont, prétend-il, vicié de leur souffle empesté. La fête continue; mais elle n'était pas même finie que Paris s'éveillait en entendant les porteurs du journal de Marat crier dans toutes les rues : « Grande conspiration découverte par l'Ami du peuple! grand rassemblement de girondins et de contre-révolutionnaires citez Talma! »

Dès neuf heures du matin, à l'ouverture des bureaux de la Convention , Marat court au Comité de surveillance de l'Assemblée, exige la production des pièces envoyées par le ministre de la guerre, passe la journée à recueillir des renseignements, court le soir aux Jacobins, raconte la scène de la nuit précédente, déclare que Dumouriez

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et Chazot ont commis une série de faux, pour convertir en déserteurs prussiens de véritables émissaires des émigrés. Bentabole l'appuie en dénonçant l'article du Courrier des Départements où Gorsas avait raconté la déconvenue de Marat et s'était permis d'amuser ses lecteurs aux dépens de Y Ami du peuple. Un tumulte effroyable éclate dans le pandémonium de la rue Saint- Honoré; les uns soutiennent Marat et tonnent contre le général qui a osé malmener les délégués de la toutepuissante société; d'autres, plus politiques, trouvent que Marat, cette fois, a lancé ses accusations beaucoup trop à la légère, et insinuent que la prudence conseille de ne pas entrer en lutte ouverte avec un général vainqueur, qui jouit dans son armée et dans le pays d'une immense popularité. Après une discussion des plus vives, le club se sépare sans rien décider1.

Marat ne se tient pas pour battu. Le lendemain,* 18, dès l'ouverture de la séance de la Convention, il s'installe au pied de la tribune pour l'envahir dès qu'elle sera libre. Mais il est obligé d'attendre que trois ministres, qui ont à entretenir l'Assemblée d'objets de la plus haute importance, aient achevé leurs communications. D'autres affaires réclament en vain d'urgentes

4. Séance du 17 octobre. Journal des Débats de la société des Jacobins, u° 285.

solutions, Marat prétend qu'il a à révéler un lait de la plus haute gravité :

« Peut-être, dit-il, eu ce moment uo complot tramé contre moi va recevoir son exécution ! »

La majorité éclate de rire, mais la Montagne soutient Marat de ses vociférations. En vain le président, Lacroix, veut-il faire respecter le règlement.

« Oui! s'écrie Y Ami du peuple malgré les murmures de la plus grande partie de l'Assemblée, oui, des complots sont ourdis; des ministres astucieux, des généraux perfides, dénaturent les pièces qu'ils nous envoient... Ils en ont imposé à l'Assemblée pour lui arracher un décret sanguinaire...

« — Comment sanguinaire! Mais c'est le sanguinaire Marat qui parle!... A l'ordre! à l'ordre! crie-t-on de toutes parts.

« — Président, réplique l'orateur, je vous demande du silence; j'ai, "comme la clique qui m'interrompt, le droit d'être entendu.

« — Je ne puis que vous donner la parole, répond Lacroix; il m'est impossible de vous donner le silence. »

Cependant on se tait un moment, et Marat essaye de recommencer son discours :

« L'opinion publique indignée s'élève contre les mesures violentes que vous avez prises contre deux bataillons patriotes..... »

Vives dénégations.

« Faut-il qu'un homme accablé de vos clameurs soit plus jaloux de votre honneur que vous-mêmes?... (( — Laissez-nous-en le soin ! »

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Marat explique pourquoi il a cru devoir faire, la veille et l' avant-veille, « ces fameuses démarches auprès de Dumouriez et du Comité de surveillance. Il a été au Comité militaire, au ministère même pour rechercher la seule pièce de conviction qui existe sur l'affaire de Relhel : le procès-verbal de la municipalité. On ne la lui a pas fournie, donc on l'a soustraite; sinon, qu'on ■la produise, et l'on verra que les quatre déserteurs étaient des espions qui venaient sous nos drapeaux, nous trahir et conspirer peut-être avec le général !... »

A cette accusation directe contre le sauveur du pays, de violents murmures éclatent.

Lacroix les réprime en répondant aux interrupteurs :

« Comme Marat s'est servi du mot peut-être, il m'est impossible de le rappeler il l'ordre.

« — je veux parler du général Chazot, dit Marat; il existe un grand nombre de dénonciations sur les malversations de ce général. »

Puis il continue sa diatribe au milieu du bruit toujours croissant. On réclame de toutes parts l'ordre du jour.

« Je sais, s'écrie l'orateur, que, dans cette assemblée, un grand nombre de membres me voient avec déplaisir...

« — Avec mépris !

« — Avec horreur !

« — Tous, tous ! »

Plusieurs députés le menacent du geste et de la voix ; VAmi du peuple lance cette apostrophe à l'un de ses interrupteurs :

« Je De sais si Rouyer est un spadassin, mais s'il a espéré me rabaisser à son niveau, qu'il se détrompe; je me dois au salut public, je resterai à mon poste. Ce n'est pas comme homme que je parle, ce n'est pas comme citoyen, c'est comme représentant du peuple. J'ai été menacé par le citoyen Rouyer, mais s'il entreprend contre moi quelques voies de fait, je repousserai ces outrages en homme de cœur. »

Brodant sur ce nouveau thème, Marat se met à énumérer ses mérites civiques, à faire de sa propre personne un éloge éhonté.

« Assez, assez! crie presque toute l'Assemblée; qu'il parle des généraux., puisqu'il veut les calomnier, mais qu'il cesse de parler de lui î qu'il n'abuse pas de notre patience... »

Le président rappelle l'orateur à la question. Marat termine enfin son discours en réclamant séance tenante la lecture du procès-verbal de la municipalité de Rethel et de la lettre du général Chazot.

Pendant qu'on va chercher les pièces, Rouyer obtient la parole :

« Les traits lancés contre moi, dit-il, partent de trop bas pour que j'y fasse attention. Quand même il serait vrai que les, quatre hommes qu'on a assassinés fussent des émigrés, ce fait justifierait-il le bataillon qui les a immolés? Les soldats doivent combattre les émigrés, la justice doit faire tomber leurs têtes. »

On lit les pièces officielles, et il en résulte que les quatre prisonniers étaient quatre jeunes Français, déserteurs du régiment des chasseurs impériaux russes, qui

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