LIVRE XVI
« Établi devant votre ville avec l'armée de Sa Majesté l'Empereur et Roi, confiée à mes ordres, je viens, en vous sommant de la rendre ainsi que la citadelle, offrir à ses habitants sa puissante protection. Mais si, par une vaine résistance, on méconnaissait les offres que je lui fais, les batteries étant dressées et prêtes à foudroyer la ville, la municipalité sera responsable à ses concitoyens de tous les malheurs qui en seraient la suite nécessaire.
« Fait au camp devant Lille, le 29 septembre 1792.
■i Albert de Saxe. »
À cette nouvelle sommation, le corps municipal répliqua par ces simples mots, qui certes ne craignent pas le parallèle avec les plus fières réponses que l'antiquité nous ait léguées :
La municipalité de Lille à Albert de Saxe.
« Nous venons de renouveler notre serment d'être fidèles à la nation, de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir à notre poste; nous ne sommes pas des parjures1. »
Une heure après que la détermination des défenseurs de Lille était connue au camp autrichien, une pluie de
4. Cette réponse était signée, pour le corps municipal, par le maire André, dont le nom doit rester immortel. Ce même André, di/jà maire au 20 juin, figurait en tète de la liste des signataires d'une pétition demandant la punition des auteurs de cette journée; c'est peut-être à cette démarche qu'il faut attribuer la mauvaise volonté évidente que Roland montra envers la municipalité de Lille.
feu tombait sur l'héroïque cité. L'artillerie des remparts v répondit bravement, mais ne put naturellement faire taire les mortiers et les canons de gros calibre que le duc de Saxe-Teschen avait mis en batterie; les Autrichiens lancèrent, en l'espace de cent quarante-quatre heures, trente mille boulets rouges et six mille bombes. Ils ne songeaient pas à faire une brècbe aux remparts et à préparer un assaut; niais ils voulaient allumer des incendies dans plusieurs parties de la ville, lis y réussirent; la principale église, Saint-Etienne, et un nombre considérable de maisons, devinrent la proie des flammes. .
Les Lillois ne cessèrent pas un instant de répondre au feu terrible de l'ennemi. Les canonniers de la garde nationale étaient à leur poste, comme les pompiers au leur. Deux, portes, celles de Béthune et de Dunkerque, n'ayant pu être investies, laissaient les communications libres entre la place assiégée et les environs, facilitaient les approvisionnements. Mais aucun des défenseurs de Lille ne songeait à la quitter. Chaque jour, au contraire, des bataillons de volontaires accouraient du dehors pour partager les dangers de leurs frères du dedans.
A la première nouvelle du bombardement, la Convention avait promis les secours les plus prompts et envoyé pour les organiser, avec des pouvoirs illimités, six de ses membres *.
Les renforts arrivaient sans cesse et se réunissaient dans un camp que le général Labourdonnaye formait à
<. Ces commissaires étaient Delmas, BsHegarde, Douîcet de Pontécoulant, D'Aoust, Duquesnoy et Duhom. Les quatre premiers appar-
huit lieues de Lille, sous les murs de la petite ville de Lens. En même temps, la retraite de l'armée austroprussienne, commencée le 1" octobre à cinquante lieues de là, dans les plaines de la Champagne, allait permettre à une partie de l'armée du Nord de revenir à son point de départ.
Albert de Saxe comprit qu'il était opportun et prudent de renoncer à une entreprise désespérée. De cette expédition et des procédés barhares qu'il avait inutilement employés pour intimider les Lillois, la honte allait retomber sur lui, mais la peine devait un jour en être supportée par la malheureuse Marie-Antoinette, dontla propre sœur avait été vue, dit-on, parcourant le camp de son mari, excitant l'ardeur des soldats et mettant elle-même le feu à l'un des canons qui foudroyaient la ville.
Le bombardement se ralentit le 3 octobre au soir, il cessa définitivement le 5. Les commissaires de la Convention, qui étaient encore ce jour-là à Béthune, arrivèrent le soir à Lille, juste pour assister à la retraite des Autrichiens.
Sur leur rapport, la Convention décréta que les habitants de Lille avaient bien mérité de la patrie. Une somme de deux millions fut accordée à ia malheureuse cité pour l'aider à réparer ses ruines, à secourir ses habitants les plus mal aisés. L'érection d'un monument commémoratif d'une si glorieuse défense fut votée en prin-
tenniont ou avaicnL appartenu à l'armée. Duhem était médecin à Lille. Duqucsnoy appartenait à la députation du Pas-de-Calais. Les lettres qu'ils écrivirent à la Convention pour lui rendre compte du siège de Lille se trouvent au Moniteur, a" 282 et 283.
cipe1. À celle occasion, Gossuin, l'un des députés du Nord, proposa d'autoriser au nom de la République de courir sus à Albert de Saxe-Teschen et de promettre cent mille livres de récompense à .qui livrerait sa tête. Cette motion souleva de nombreuses réclamations.
Un député, dont les journaux du temps ne nous donnent malheureusement pas le nom, fît entendre ces nobles paroles :
« Nous sommes républicains, et les républicains ne doivent se distinguer que par des actions généreuses et par des aclesde grande vertu. Or, ce que l'on" vous propose à l'égard d'Albert de Saxe est contraire à ces vertus républicaines... Je demande la question préalable. »
Mais Jean Debry, qui déjà, à l'Assemblée Législative, un mois auparavant, avait proposé sa fameuse légion des tyrannicides , crut que l'occasion était arrivée de renouveler sa motion ; il s'écria : « Je ne conçois pas quel est cet honneur féodal qui consiste à épargner les tyrans qui font la guerre aux peuples... Il faut détruire ces bêtes fauves... J'avais présenté à la Législature un projet contre les tyrans ; je suis encore dans le sens de ce projet qui, je crois, est dans les principes de la morale universelle. »
Les conventionnels, imitant l'exemple de leurs prédécesseurs, renvoyèrent la proposition de Gossuin et de
1. Le monument qui devait consacrer l'héroïque déFense de Lille en 4794 ne fut point érigé par la République, qui se montra oublieuse d'une de ses gloires les plus pures. Le décret de la Convention ne fut exécuté que sous le règne, de Louis-Philippe, et une colonne en granit s'élève aujourd'hui sur la place principale de Lille.