LIVRE XXXIX
« — Il est étrange, répond Jean Bon Saint-André, que l'on méconnaisse avec une telle audace des principes que l'on a avancés dans un autre temps. À l'époque à jamais mémorable qui a rendu la liberté à la France, qui a fait de ce vaste empire une république, quand il fut question dans l'Assemblée législative de prononcer la suspension, Ramond et ses semblables opposèrent à cette mesure les mêmes raisons qui viennent de vous être présentées. Ils prétendaient aussi qu'ils n'avaient pas été libres de se rendre à l'Assemblée, et ils voulaient infirmer les décrets parce qu'ils n'y avaient pas pris part.
« On prétend que le ministre de l'intérieur a reconnu lui-même qu'il n'avait pu pénétrer dans cette enceinte. Le ministre n'a point articulé ce fait, mais le ministre et le maire de Paris ont couvert d'opprobre cette commission des Douze.
« — Ils en ont menti! s'écrie-t-on à droite.
« — Ils ont dit de grandes vérités, reprend Jean Bon Saint-André ; est-il permis de prétendre que les décrets de la majorité puissent être infirmés parce que quelques membres n'auront pas voté? Ou a cité des noms. Est-ce que c'est là une autorité pour la Convention? Ceux du même côté qui étaient présents n'ont-ils pas, pendant deux heures, par leurs trépignements indécents et des pieds et des mains, donné le scandaleux exemple de troubler les délibérations de l'assemblée et de l'empêcher de prononcer le décret? Ou ne peut donc arguer de l'absence de tel ou tel membre. Nous devons tous être à notre poste; ceux qui ne s'y trouvent pas, c'est à leur
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conscience à les juger. La commission des Douze est une autorité monstrueuse, contraire à tous les principes?. La Convention nationale se doit à elle-même de maintenir le décret qu'elle a rendu hier. Si, dans un moment d'erreur, on a pu créer cette commission, le moment où on la renverse est un triomphe pour la liberté1. »
La Convention ferme la discussion et décide à l'unanimité :
1° Que la question sera ainsi posée : Le décret qui casse la commission des Douze sera-t-il rapporté?
2° Qu'il sera procédé au vote par appel nominal.
Cet appel donne les résultais suivants2 :
Volants, 517; majorité, 259;
Pour le rapport du décret 279, contre 239.
La Montagne accueille cette décision par une explosion de fureur.
« — Vous venez de décréter la contre-révolution, s'écrie Collot d'Heibois; je demande que la statue de la liberté soit voilée.
« — Votre décret d'hier soir, ajoute Danton, avait satisfailà l'indignation publique. Vous aviez fait un grand acte de justice. J'aime à croire qu'il sera reproduit avant la levée de la séance. Mais si la commission con-
■ 1. Le farouche montagnard Jean Bon Saint-André devint préfet sous l'Empire, On te voit figurer dans V Almanach impérial sous le litre de baron de Saint-André, préfet ii Mayence.
2. Nous avons retrouvé la minute de cet appel nominal et avons pu constater que parmi les députés de la droite et des centres il y eut un certain nombre d'abstentions, voire môme quelques votes en faveur du maintien de la cassation, nolamment ceux de Condorcet, Carra, Daunou, Morisson, Cambaoérès et P.abaul-Pommier.
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serve le pouvoir tyrannique qu'elle a exercé et qu'elle voulait, je le sais, étendre sur les membres de celte assemblée, si le fil de la conjuration n'est pas rompu, si les magistrats du peuple, si les bons citoyens ont encore à craindre des arrestations arbitraires, alors, après avoir prouvé que nous surpassons nos ennemis en prudence, en sagesse, nous les surpasserons en audace et en vigueur révolutionnaire.
» — Oui, oui! tous! tous! s'écrient les membres de l'extrême gauche.
« — Il est temps que le peuple ne se borne plus à une guerre défensive. II est temps qu'il attaque tous les fauteurs de modérantisme. Nous avons montré de l'énergie un jour et nous avons vaincu, Paris ne périra pas. Aux brillantes destinées de la République se joindront celles de celte ville fameuse que les tyrans voulaient anéantir; Paris sera toujours la terreur des ennemis de la liberté; ses sections, dans les grands jours, lorsque le peuple s'y réunira en masse, feront toujours disparaître ces, misérables Feuillants, ces lâches modérés dont le triomphe ne peut être que d'un moment. »
Rabaut Saint-ÉUenne, rapporteur de la commission des Dotizs, demande à répondre à Danton.
« — La délicatesse, s'écrie Thuriot, ne permet pas que la commission ait la parole. Elle a été inculpée. Il serait curieux de voir des accusés devenir accusateurs et juges. »
Plusieurs membres de la commission des Douze insistent pour que Ton écoute son rapport, puisqu'on l'a rétablie. Rabaud est encore à la tribune; mais toutes les vu. 20
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fois qu'il essaye de se faire entendre, sa voix est couverte par les vociférations de la Montagne et des tribunes. Le président se couvre, et par ce moyen obtient un moment -de silence. Il veut en profiter pour donner la parole à Ha haut, aussilôt les cris recommencent.
« — Nous demandons la priorité pour le canon d'alarme, » s'écrie le montagnard Laplanche.
« — Au nom du salut public, écoutez-moi», répond Rabaut. "
« — Je demande vengeance, dit le girondin Lahaye, aux départements, non au peuple des tribunes, a
Mais la droite et surtout la Plaine faiblissent visiblement sous la pression effroyable qu'elles subissent depuis plusieurs heures; elles se contentent de réclamer l'impression du rapport, puisque l'on s'oppose si énergiquement à sa lecture. Fonfrède, toujours prompt à saisir les moyens de conciliation, propose lui-même de voter l'élargissement des prisonniers, et, comme cela était arrivé plus d'une fois, cette journée, qui avait commencé par une victoire de la Gironde, finit par sa défaite.
Les démagogues connaissaient et mettaient en pratique la fameuse maxime : Rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire. Ils s'étaient juré d'avoir, d'une manière où d'une autre, raison de la commission des Douze. Pour être plus sûrs du succès, ils préparent deux
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