LIVRE XL
troupe étaient mises à la charge du Trésor public. Eu revanche, le ministre de la guerre n'avait que des pouvoirs très-limités sur l'organisation et la direction de ces soldats d'une espèce particulière. Il devait recevoir le contrôle des enrôlés des mains de la Commune, qui elle-même le recevait des mains des sections. Quant au droit de réquisition , il était par le fait implicitement réservé à la municipalité
L'Assemblée accepte sans mot dire le décret présenté par Lacroix, et, après quelques incidents de peu d'importance, elle accorde la parole au second rapporteur du Comité de salut public.
Barère avait depuis longtemps toute bonté bue; mais, dans celle circonstance, il se surpasse lui-même. Hien de plus embarrassé que son discours, rien de plus lâche que ses conclusions :
« Je viens, dit-il, obéir au décret par lequel vous avez ordonné hier à votre Comité de salut public de vous faire un rapport sur vingt-deux membres de cette Assemblée. Le court délai que vous nous avez laissé ne nous a pas permis de nous entourer de tous les renseignements nécessaires pour donner à ce rapport la clarté dont il était susceptible. 11 nous a été impossible d'entendre aucun témoin ; mais votre décret était précis, nous avons dû obéir.
4 .• Les articles 4 et 5 du décret étaient ainsi conçus : « L'organisation de cette force armée, sa formation en compagnies et en bataillons seront les mômes que celles des bataillons de -volontaires nationaux. Les lois et règlements décrétés pour le service de la force armée qui existait ci-devant à Paris seront provisoirement suivis. »
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
« Pour être impartial dans cette affaire, le Comité a dû se placer au milieu des passions et des intérêts; il a dû examiner la position morale et politique de la Convention. Il n'a pas cru devoir adopter la mesure de l'arrestation, il a pensé qu'il devait s'adresser au patriotisme et à la générosité des membres accusés et leur demander la suspeusion de leurs pouvoirs, en leur représentant que c'est là la seule mesure qui puisse faire cesser les divisions qui assiègent la République et y ramener la paix.
« Ce serait s'aveugler que de voir dans la mesureque je propose une mesure pénale. Le Comité s'est refusé à l'arrestation, précisément parce que cette mesure avait ce Caractère. Il a pris du reste toutes ses précautions pour placer les membres dont il s'agit sous la sauvegarde du peuple et de la force armée (le Paris- »
Après ce bel exposé, Barère présente un projet de ' décret en vertu duquel les députés dénoncés par les autorités parisiennes &ont invités à se suspendre volontairement de leurs fonctions pour un temps déterminé.
Ainsi c'est le Comité auquel l'Assemblée a remis ses pleins pouvoirs, le Comité spécialement chargé du soin de veillera la sûreté de l'État et par conséquent à celle de la représentation nationale, qui vient lui-même faire l'humiliant aveu de son impuissance. Se voyant ainsi abandonnée, trahie par ceux-là mêmes qui avaient mission de la défendre, la majorité s'affaisse sur ellemême. Tout à l'heure elle s'indignait de l'odieuse près-, sion que les alBdés des jacobins prétendaient exercer
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sur elle; elle se promettait de résister jusqu'à la mort à l'insolent ultimatum de Pache et de ses acolytes; elle couvrait de murmures fa pusillanime proposition de Richon; maintenant, sous le coup des tortures morales les plus effroyables, des besoins physiques les plus impérieux, elle semble prèle à accepter des mains de la Commune les tables de proscription où sont inscrits ses membres les plus illustres.
Mais tout dépend encore de l'altitude que vont prendre les proscrits eux-mêmes. Par suite de l'abstention funeste que leurs amis leur ont imposée, bien peu sont à leur poste. Celui qui se présente d'abord à la tribune . c'est Isnard, ce même représentant qui, par ses paroles imprudentes, a le premier soulevé la tempête. A l'heure décisive, lorsque la tourmente éclate et l'enveloppe, il se sent défaillir. Esprit faible et par conséquent porté à l'exagération ; athée un jour, mystique le lendemain; s'abandonnant sans mesure à toute la fougue méridionale, puis fléchissant tout à coup sous le poids d'un fardeau trop pesant pour Jui, Isnard perd en une minute l'estime des gens de bien et se condamne a l'indifférence de l'histoire.
« Quand dans la même balance, dit-il, on met un homme el la patrie, je penche toujours pour la patrie. Si mon sang était nécessaire pour sauver la pairie, sans bourreau, je porterais ma lête sur l'échafaud. Le Comité de salut public vous présente la suspension des membres désignés comme la seule mesure qui puisse éviter les grands maux dont nous sommes menacés. Eh bien ! je me suspends , moi , et je ne veux d'autre sau-
vegarcle que celle du peuple, pour qui je me suis constamment sacrifié. Que Von ne dise pas que je fais en cela une action lâche. Je crois avoir fait preuve de coulage jusqu'ici , et je pense que ce dernier acte est digne du caractère de représentant du peuple. »
Lantlienas, autrefois le confident le plus intime de Roland, renchérit sur les paroles d'Isnard et fait luimême le procès à ses amis.
« Nos passions, dit-il, nos divisions ont creusé sous nos pas un abîme profond. Les vingt-deux membres dénoncés doivent s'y précipiter, si leur sort, quel qu'il soit, peut le combler et sauver la République. »
Après Lanthenas, c'est un évêque constitutionnel qui, en consentant à se demeure, avilit la double dignité dont il est revêtu. Fauchet déclare qu'il souscrit à la suspension de ses pouvoirs et que satvie est à la République.
Le vieux Dussaulx offre également sa démission. Déjà quatre des vingt-deux étaient venus accepter l'humiliante transaction proposée par le Comité de salut public. Heureusement pour l'honneur de la Gironde, deux autres de se;; membres revendiquent hautement les droits de la représentation nationale et se refusent à abdiqnei' volontairement les fonctions dont les a revêtus la confiance de leurs concitoyens.
« Si mon sang, dit Barbaroux, était nécessaire à l'affermissement de la liberté, je demanderais qu'il fût versé. Si le sacrifice de mon honneur était nécessaire à la même cause, je dirais : Enlevez-le-moi; la postérité méjugera. Enfin, si la Convention croit la suspension
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de dos pouvoirs nécessaire, j'obéirai à son décret. Mais comment de moi-même déposer des pouvoirs dont j'ai été investi par le peuple? Comment puis-je croire que je suis suspect, quand je reçois de mon département, de trente autres et de plus de cent sociétés populaires, des témoignages de confiance, des témoignages consolateurs de l'amertume dont je suis abreuvé chaque jour ici? Non! n'attendez de moi aucune démission. J'ai juré de mourir à mon posle, je tiendrai mon serment. »
Lanjuinais se prononce d'une manière plus énergique encore :
« Si j'ai montré jusqu'à présent quelque courage, je l'ai puisé dans Tardent amour qui m'anime pour la pairie et la liberté. Je serai fidèle à ces sentiments, je l'espère, jusqu'au dernier souffle de ma vie. Ainsi n'attendez de moi ni suspension ni démission. »
Les injures pleuvénlsur les deux courageux girondins. Chabot, le plus lâche des hommes, se dislingue entre tous par ses misérables quolibets. Lanjuinais lui impose silence par cette noble apostrophe : « Je réponds à mes interrupteurs, et surtout a Chabot qui vient d'injurier tëarbaroux : on a vu conduire les victimes à l'autel en les ornant de fleurs et de bandelettes, mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas.
« N'attendez de moi ni démission ni suspension momentanée, n'attendez aucun sacrifice. Je ne suis pas libre pour en l'aire, et vous ne l'êtes pas vous-mêmes pour en accepter.
. ù La Convention est assiégée ; les canons sont dirigés
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sur elle; des consignes criminelles vous arrêtent malgré vous aux portes de la salle; tout à l'heure on vient (le faire charger les fusils contre vous; il n'est pas permis, sans risquer sa vie, (le se montrer seulement aux fenêtres... »
Lanjuinais n'exagérait rien. En ce moment même, Henriot achevait ses derniers préparatifs. Toutes les issues étaient gardées par ses séides. Les députés qui s'y présentaient étaient repoussés avec mépris, quelquefois même frappés. Ils se plaignaient à leurs collègues, mais la Montagne les accusait d'imposture, et la Plaine, terrifiée, feignait de ne s'apercevoir de rien.
« Puisque j'ai encore, reprend l'intrépide girondin, la faculté de faire entendre ma voix, j'en userai pour vous donner un conseil qui peut vous couvrir de gloire et sauver la liberté : osez manier avec vigueur le sceptre des lois déposé entre vos mains ; cassez dès ce moment toutes les autorités que les lois ne reconnaissent pas; défendez à toute personne de leur obéir; énoncez la volonté nationale. Ce ne sera pas en vain : les factieux seront abandonnés des bons citoyens qu'ils abusent. Si vous n'avez pas ce courage, c'en est fait de la liberté. »
La majorité reste muette à cet appel suprême ; Lanjuinais comprend qu'il n'a plus qu'à se voiler la tête et à attendre son sort; seulement, avant de quitter la tribune, il lance à ses collègues cette prophétie qui devait sitôt et si cruellement se vérifier :
« Je vois la guerre civile s'allumer dans ma patrie, étendre partout ses ravages et déchirer la France, Je vois l'horrible monstre de la dictature s'avancer sur des
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