LIVRE XL
COUT est occupé par quelques milliers d'anciens soudards ou d'émeutiers émérites qui, depuis quatre ans, ont le privilège de figurer dans toutes les insurrections et d'y représenter le Peuple parisien dont ils ne sont que la honte et la lie; plus loin, mais hors de la portée (les paroles qui vont s'échanger et seulement pour la mise en scène, apparaissent les sections armées que, depuis trois jours, on tient dans une excitation fébrile et qui demandent, avant tout, un prompt dénoûment à tant de trouble et d'agitation.
Sur la place du Carrousel, sis canons sont en batterie ; des grils sont allumés pour faire chauffer les boulets; les feux qu'ils projettent éclairent d'une lueur sinistre le fond du tableau. Enfin, sur le premier plan, face à face, deux hommes, Henriot et Hérault-Séchelles: l'un, espèce de colosse dont la têle est aussi vide que le cœur, et qui porte sur son ignoble visage les traces d'une vie de débauche et de crapule; sa voix rauque trahit son ancien métier de saltimbanque et ses habitudes invétérées d'intempérance; l'autre, un' des plus beaux hommes de son temps, a conservé, au milieu du désordre général des toilettes, ces manières et cette tournure qui le faisaient remarquer, quelques années auparavant, dans les salons de Versailles et de Trianon. Sa physionomie reflète une dignité impassible, signe distinctif de la caste parlementaire où il est né. C'est entre ces deux personnages si différents de langage, d'origine et de position, que s'établit le dialogue suivant :
Après avoir lu à haute voix le décret qui ordonne la' levée des consignes et la retraite de la force armée :
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
« Henriot, dit HérauH-Séclielles, je te Somme d'obéir!
Le commandant gékébatl, « — Je ne connais que ma consigne.
Le Président. « — Que demande le peuple? la
Convention n'est occupée que de son bonheur.....
Le commandant générai. « — Hérault, nous savons que tu es un bon patriote, que tu es de la Montagne; réponds-tu sur ta tête que les vingt-deux membres seront livrés sous vingt-quatre heures?
Le Président. « — Non.
Le commandant générai".,. « — Le peuple ne s'est point levé, pour écouler des phrases, mais pour donner des ordres souverains.
Le Président, p. — Au nom de la nation et de la loi, j'ordonne aux soldats d'arrêter ce rebelle.
Le commandant générai.. « — Vous n'avez point d'ordres à donner. Retournez à votre poste et livrez les députés que le peuple demande. »
Les députés les plus rapprochés du président s'écrient tous d'une même voix :
« On veut des victimes! Qu'on nous immole tous. »
Henriot, d'une main, enfonçant son chapeau sur sa tète, et de l'autre saisissant son sabre, recule de quelques pas et hurle l'ordre sinistre :
« Canonniers, à vos pièces! »
Le désordre se met dans les rangs de l'Assemblée. Quelques députés entraînent Héraull-Séchelles soiis la voûte qui conduit au jardin. Les allées soûl désertes, les ■issues soigneusement gardées; Les sans-culottes qui occupent les postes reçoivent les députés aux cris de:
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France