‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. septièmeChapitre 62 sur 246 · LIVRE XXXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXXV

plus vils des hommes et que vous serez les esclaves du premier brigand qui voudra vous enchaîner. »

Vergniaud descend de la tribune au milieu des applaudissements de la majorité. Guadet veut répondre à son tour aux inculpations de Robespierre, mars il est huit heures du soir, et la séance dure depuis dix heures du malin. L'Assemblée ajourne au lendemain la suite de ta discussion.

Le lendemain, jeudi 11 avril, l'expédition des affaires courantes, la lecture des dépêches des ministres, des généraux et des représentants en mission, absorbent la journée entière; il faut remettre au soir la délibération sur les propositions contradictoires de Pétion et de Robespierre. Dans ces séances du soir les députésarrivaïent animés par les discussions du matin, fatigués par les travaux de la journée, échauffés par le repas dont ils sortaient à peine. Grâce îi la demi-obscurité qui régnait dans la salle, la police des tribunes était beaucoup plus difficile. Les hommes avinés qui les encombraient se mêlaient plus librement à la discussion et insultaient les représentants avec plus d'impunité que d'ordinaire. Aussi ces séances étaient-elles toujours très-tumultueuses, mais jamais le désordre ne fut poussé si loin que dans cette occasion.

A la reprise de la séance, la droite réclame pour Guadet la parole qui lui a été promise la veille; mais

déjà Marat s'est emparé de la tribune, et, sans tenir compte des injonctions du président Thuriot, il se livre k ses divagations habituelles. La droite fait d'abord preuve de patience, mais bientôt elle s'émeut et lance les apostrophes les plus ■véhémentes à la Montagne. Celle-ci répond avec sa violence accoutumée. Jusqu'où vont les menaces de part et d'autre? nul ne peut le dire. Tout à coup plusieurs membres du côté, droit s'élancent vers les bancs opposés; à leur tête est Duperret, brandissant une canne à stylet.

— a On tire l'épée contre nous, s'écrient les amis de Marat; président, envoyez l'assassin à l'Abbaye. »

Mais Thuriot cherche avant tout à calmer le tumulte, sans avoir l'air de faire attention a l'acte de violence qu'on lui dénonce; les Montagnards, furieux de voir un des leurs montrer tant d'indifférence au moment où le droit et la raison sont pour eux, dirigent contre lui un torrent d'invectives :

Audouin. — « Président, faites votre devoir; rappelez à l'ordre l'assassin.

Panis. — « Président, c'est vous qu'avant tout on doit rappeler à Tordre.

David. — « Président, envoyez donc à l'Abbaye le scélérat qui a tiré son épée.

Marat. — « Président, je demande la parole contre vous. Je fais une motion d'ordre.

FÉiurjD. — « Et moi, j'en fais une aussi; c'est qu'il n'y ait plus de séance du soir.

Marat. — « Je demande vengeance! je demande justice.

Le Président. — « Ma rat, vous n'avez pas la parole.

Marat. — « Je vous la réclame.

LÉ Président. — « Je ne veux pas vous l'accorder.

Marat. — « Vous me la donnerez; je la prendrai.

Le Président. — « Marat, je vous rappelle à l'ordre pour la vingtième fois. »

VÀmi du peuple se décide enfin à céder la tribune à Duperret, qui demande à expliquer sa conduite. Ce député était un cultivateur des environs d'Apt; nature rude et franche, courage indomptable, dévouement absolu à ses amis, haine implacable aux démagogues : tels étaient les traits distinctifs de cette physionomie, qui reparaîtra plusieurs fois dans le cours de cette histoire.

« — Je demande, dit-il, à la Convention et aux tribunes... »

« : — Vous avilissez la représentation nationale! » lui crie-t-on à droite.

« — Oui, je demande aux tribunes la grâce de m'entendre, parce que depuis longtemps un membre ne peut parler ici s'il n'en a obtenu la permission des tribunes. Citoyens, il y a dix-neuf mois que, dans l'Assemblée législative, je commençai à lutter contre la cour et les Feuillants ; depuis l'ouverture de la Convention, je lutte contre une horde de scélérats qui travaillent à perdre la chose publique. Voilà deux heures qu'un membre qui n'avait pas la parole occupe la tribune ; voilà deux heures que ce côté (et il désigne du doigt la gauche) adresse

au président les plus violentes interpellations; je me suis élancé, avec quelques amis, pour prêter main-forte à la loi; je me suis vu en face d'un membre qui avait un pistolet à la main ; je me suis vu menacé, et, dans un moment de délire, j'ai tiré l'épée. Mais si j'avais été assez malheureux pour porter les mains sur un représentant du peuple, il me restait une arme, je me serais brûlé la cervelle. Voilà ce que j'avais à vous dire. »

On propose l'ordre du jour sur l'incident; malgré les vociférations des tribunes, il est adopté.

<( — C'est un déni de justice ! s'écrie la Montagne, Duperretest un assassin et un calomniateur- »

Robert, Fabre d'Églanline, Robespierre jeune, somment Duperret de nommer le membre qui l'a menacé d'un pistolet. Le tumulte recommence dans la salle et dans les tribunes. ïhuriot, à bout de forces, s'écrie : « Je déclare que je ne puis tenir contre une telle tyrannie! » Et il quitte le fauteuil.

Delmas, président en titre, le remplace et met de nouveau aux voix l'ordre du jour. 11 est adopté une seconde fois; la séance est levée à'minuit.

Quels débats et quelles scènes! La Convention est bien cette arène de gladiateurs dont parlait Danton; à chaque mouvement qui agite l'Assemblée, on sent toutes les poitrines battre de haine et de colère ; on devine, sous les babils, l'arme dont chacun est porteur et qu'il peut, dans un moment donné, tourner contre ses adversaires ou contre lui-même.

C'était une lutte à mort qui ne pouvait longtemps se prolonger. Tout le monde le sentait. Quels seraient

les vainqueurs? Les Girondins avaient le droit pour eux; les Montagnards avaient la force. Mais que peut le droit contre la force? Rien, que protester et mourir.

Le vendredi 12 avril, une scène presque aussi scandaleuse, bien que moins vive, servit de prélude à la reprise de la discussion. Un membre du comité de la guerre, Poultier, annonça qu'il était chargé de lire l'interrogatoire des généraux Stengel et Lanoue; mais il fit précéder cette lecture des considérations suivantes :

« — Éloigné de la scène où la trahison s'est consommée, séparé des témoins qui peuvent lui fournir des lumières, peu instruit des localités, n'ayant aucune copie d'ordres, votre comité s'est trouvé comme dans une contrée inconnue, et les accusés, au contraire, profilant de notre position, se sont rendus maîtres du champ de bataille. Quelque coupables qu'ils eussent été dans notre conscience, ils sont sortis innocents de nos mains, et nous serions presque tentés, d'après leurs réponses, de leur voter des remerciements. Ce sont les soldats que vous devez interroger sur la conduite des généraux; ce sont eux qui ont souffert ou de leur lâcheté ou de leur intelligence avec l'ennemi, ce sont eux qui peuvent vous éclairer dans ce dédale d'horreurs et de trahisons. Les généraux inculpés et leurs complices vous tromperont toujours; mais les soldats, qui sont le vrai peuple des

armées, ne vous tromperont jamais; ils sont les précurseurs de la postérité. Jamais l'histoire n'a appelé de leurs jugements; au contraire, elle a recueilli leur témoignage ingénu pour peindre les Turenne et les Catinat. Je demande donc que vos commissaires auprès de l'armée du Nord fassent une enquête sévère sur la conduite des généraux accusés, qu'ils recueillent toutes les pièces, qu'ils se transportent dans les chambrées, qu'ils écoutent tous les témoins et qu'ils nous mettent à même de renvoyer les coupables au Tribunal révolutionnaire, qui fera prompte et bonne justice des auteurs de nos calamités. Le comité de la guerre a épuisé tous les moyens de connaître la vérité; mais ces moyens sont nuls, et d'ailleurs, vous le savez comme môi:1 on trouve dans les comités un penchant funeste à l'indulgence, qui fait qu'on a mis la République à deux doigts de sa perte. »

A mesure que Poultier débitait sa harangue, on se regardait étonné; on ne pouvait comprendre comment un comité venait ainsi faire à la tribune une critique amère de ses propres délibérations. Mais tout s'explique lorsque Lecointre, interrompant l'orateur, dévoile la supercherie. Poultier avait donné, comme émanant du comité, des réflexions qui lui étaient propres : ses collègues l'avaient chargé de lire purement et simplement, en l'absence du rapporteur véritable, l'interrogatoire des deux généraux.

Pétion réclame la censure contre le député qui a si étrangement abusé de sa mission.

« — Et moi, répond Robespierre, je propose la censure contre ceux qui protègent les traîtres.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

. Piîtion. — « Je suis le premier à demander que les traîtres et les conspirateurs soient punis!

Robespierre. — « Et leurs complices !

Potion. — « Oui, et leurs complices, et vous-mêmes. II est temps enfin que toutes ces infamies finissent; il est temps que les traîtres et les calomniateurs portent leur tête sur l'échafaud. Je prends ici l'engagement de les poursuivre jusqu'à la mort.

Robespierre. — « Réponds aux faits.

Pétion. — « C'est toi que je poursuivrai.

Le président Thuriox. — « Je n'ai pris le fauteuil que parce que le calme régnait dans l'Assemblée. Hier, j'ai présidé pendant huit heures; si le calme ne se rétablit pas, je prie la Convention de me faire remplacer.

Pjstion. — « Demandez à la Convention de se tenir dans le calme et la dignité qu'exigent les circonstances, et vous ne serez pas épuisé de fatigue comme vous l'êtes. Il est impossible de tolérer plus longtemps toutes, ces infamies. II est impossible à l'honnête homme de contenir son indignation lorsqu'il se voit insulté avec audace par des êtres flétris du sceau de la réprobation. Oui, je fais le serment de poursuivre les traîtres! Oui, il faudra que Robespierre soit enfin marqué du fer chaud destiné aux calomniateurs. Que signifient ces dénonciations perpétuelles contre des hommes qui ont toujours respiré pour la liberté? Il faut enfin que le peuple connaisse ceux qui, sous le masque d'un faux patriotisme, le trompent, l'égarent et le poussent dans l'abîme. Je ne serai content que lorsque j'aurai vu ces hommes qui

veulent perdre et qui, si on les écoutait, perdraient la République, porter leur lêti; sur i'échafaud. Nous ue devons pas souffrir qu'on nous menace sans cesse du poignard des assassins... »

A ces mots, l'orage qui gronde sur les sommets de la Montagne, depuis le moment où Pétion est monté à la tribune, éclate par les interpellations les plus violentes.

« — Tu n'as pas toujours tenu ce langage.

« — Tais-toi, dictateur du 10 août ! »

Marat gesticule en vociférant; David s'élance au milieu de l'hémicycle et, découvrant sa poitrine, s'écrie : — « Je demande que vous m'assassiniez! »

Pétion dédaigne de répondre à ce maniaque qui a quitté ses pinceaux pour broyer du rouge, suivant sa propre expression *. Il revient à Poultier contre lequel il demande la censure pour avoir donné ses propres observations comme celles du comité de la guerre. « Ce sont ces faussaires, ces calomniateurs; ce sont ces jadis nobles, ce sont ces jadis prêtres...

« — Dites tout de suite ces jadis moines, répond Poultier, je l'ai été, mais depuis dix-huit mois je suis à la frontière.

« — Ce sont tous ces hommes qui prétendent avoir le monopole du patriotisme, et nous, les patriotes de S9 et de 91, nous qui étions sous les poignards le lendemain de l'affaire du Cliamp-de-Mars, nous sommes relégués

4. Avons-nous besoin de rappeler que David, après avoir été comblé dos faveurs de Louis XVI, dont il vota la mort, après avoir promis à Robespierre de boire la ciguë avec lui, devint premier peintre de S. M. l'Empereur et Roi et accepta le titre de baron?

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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