‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. troisièmeChapitre 102 sur 262 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

les maisons des révolutionnaires seront sur l'instantlivrées au pillage, les biens épargnés confisqués par le roi1. »

Un autre incident commenté, amplifié, propagé par les affîdés de la commune , sert encore à surexciter les passions des masses déjà si perfidement éveillées.

1. La plupart des historiens de notre époque, et notamment MM. Bûchez et Roux, dans leur Histoire parlementaire, t. XVII, p. 401, M. Louis Blanc, t. VII, p. 138, ont commis uno erreur capitale à l'occasion de cet arlicle; celle erreur les a entraînés dans une série de raisonnements par lesquels ils établissent la complicité des Girondins dans les massacres de septembre. Singulière complicité, il faut le reconnaître, qui se traduisait par des mandats d'arrêt lancés contre Roland, Brissot et leurs amis! Mais les contradictions ne coulent pas à ceux qui veulent, afin de diminuer le poidsqui pèse sur chacune, étendre sur le plus de tètes possible la responsabilité du crime.

Nous nous sommes assez sévèrement expliqué, à maintes reprises, à l'égard des Girondins, pour ne pas être taxé de partialité envers eux lorsque nous croyons devoir défendre leur mémoire d'une attaque aussi injuste qu'absurde. Les historiens jacobins accusent Gorsas, rédacteur àuCourrier des départements, d'avoir sonné le tocsin de septembre en imprimant lui seul , ou du moins le premier, dans son numéro du 2 septembre, une pièce si manifestement fabriquée, ainsi que le reconnaissent .dans leur bonne foi MM. Bûchez et Roux eux-mômcs. Or, tout l'échafaudage des raisonnements en tassés pour bâtir cette accusation tombe par le seul fait que le journal de Gorsasetlesautres Feuilles girondines furent les dernières à reproduire le fameux plan. Nous avons fait à cet égard les recherches les plus minutieuses, et voici quel en a été le résultat:

Le premier journal qui ait donné cette pièce est la Gazette nationale de France (numéro du 34 aoûl), qui était alors dans les mêmes mains que le Moniteur, celles de l'imprimeur Pankoucke ; le lendemain l'article est reproduit par le Moniteur lui-même, où tous les historiens dont nous venons de signaler l'erreur grossière auraient pu le lire à la colonne 3e de la page1037. Le 2 septembre, il esl donné par le,A>wrnal universel, d'Audouin, parla Chronique de Paris et par le Courrier des départements ; le 3 septembre, par le Patriote français,

Un charretier de Vaugirard, nommé Jean-Julien, avait été condamné par le tribunal criminel ordinaire à douze ans de travaux forcés et à l'exposition. Pendant qu'il subit cette dernière peine sur une estrade dressée en place de Grève, il insulte la foule par des gestes obscènes et se met à crier : Vive le roi ! Vive la reine ! Vive La Fayette!... A bas la nation!

Les spectateurs s'ameutent et veulent faire un mauvais parti au criminel exposé. Le procureur syndic de la commune accourt, harangue le peuple, fait détacher Jean-Julien et l'emmène lui-même directement à la Conciergerie pour être traduit devant le tribunal du 17 août.

Le bruit se répand sur la place que ce charretier est un agent de la coalition , que les cris qu'il a poussés devaient être le signal de la guerre civile. Bientôt on annonce que Julien, devant ses juges, vient de révéler l'existence d'un immense complot royaliste ayant des ramifications dans toutes les prisons1.

Rien n'était plus faux, Jean-Julien n'avait pas fait la moindre révélation. A peine avait-il été déposé à la Conciergerie qu'il avait été in terrogé par le directeur du jury chargé de dresser dans les vingt-quatre heures son acte

de Brissot, et par les Annales patriotiques, de Mercier et de Carra. Les Révolutions, de Pmdbomme, feuille hebdomadaire,' ne le donnent ni dans le numéro du 1-r ni dans celui du 8. L'Ami du Peuple, de Marat, ne paraissait pas dans ce moment.

t. Tailîen, dans son écrit : La vérité sur les événements de septembre, réimprimé dans V Histoire parlementaire , t. XX, p. 439, donne une très-grande importance à ce fait. Sa version a été naturellement adoptée par MM. Marrast et Dupont (de Bussac), dans les Fastes de la Révolution; par M. Villiaumé et par M. Louis Blanc.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

LIYRE XI.

d'accusation. Cet acte, rédigé sur-le-champ , conclut à l'application, contre Jean-Julien, d'une peine afîlictïve et infamante, attendu qu'il avait risqué de provoquer une émeute populaire. Mais, comme il importe de faire croire à la réalité des conspirations ourdies entre les envahisseurs étrangers et les aristocrates emprisonnés, on change, à l'audience même, la nature de l'accusation dirigée contre le charretier de Vaugirard, et on soumet au jury les questions suivantes :

« i" A-t-il existé une émeute populaire, une sédition, le 1er septembre, tendant à exciter une guerre civile, par les cris proférés par Jean-Julien, lesquelles émeute et sédition sont une dépendance naturelle de la conspiration qui a éclaté le 10 août;

2Ù Jean - Julien en est-il complice? »

Le jury répond affirmativement a l'une et à l'autre de ces deux questions. Jean-Julien est condamné à mort et exécuté immédiatement, sans qu'il ait été question davantage de ses révélations 'qui n'existèrent jamais.

Ne croirait-on pas être reporté au temps racontés par Tacite, où l'on torturait' et suppliciait des esclaves pour faire croire à des complots imaginaires et motiver regorgement des citoyens romains qui offusquaient le tyran? Peut-on se jouer plus impudemment de la crédulité publique? Peut-on, suivant la belle expression de Racine, être ainsi « prodigue du sang des misérables1? »

4. Nous donnons à la fin de ce volume le texle même du jugement de Jean-Julien.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

*Le i" septembre, l'Assemblée s'occupa exclusivement des mesures que nécessitaient les nouvelles, de plus en plus inquiétantes, qui arrivaient du théâtre de la guerre) et spécialement de la levée non encore exécutée de la moitié des grenadiers et chasseurs de tous les bataillons de la garde nationale parisienne. Guadet, au nom de la commission extraordinaire, annonça la découverte d'une conspiration à Grenoble, et Roland celle d'un complot qui devait éclater dans le Morbihan.

Cependant la matinée fut calme et même marquée, à l'Hôtel de Ville, par un semblant de retour à la légalité. Les administrateurs municipaux que la commune avait voulu écarter de leurs fonctions et que, le 30 août1, elle avait été obligée de rétablir, avaient été convoqués pour le samedi 1er septembre, à l'effet de reprendre le cours de leurs travaux. Leur réinstallation s'effectua avec une certaine solennité, sous la présidence du maire en personne. Le conseil général leur céda la salle ordinaire de ses délibérations, « parce que, les objets dont les administrateurs avaient à s'occuper devant être soumis à sa sanction, il ne pouvait y prendre dans ce moment aucune part2. »

On pouvait croire à une sincère réconciliation de l'an- 4. Voir le livre X, page 166.

2. Expressions mômes du procès-verbal, Histoire parlementaire, t. XVII, p. 256.

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