LIVRE XI. SOS
insurrectionnelle a rendus à la liberté, des injustices dont on a voulu l'abreuver; il exalte, aux applaudissements de ses auditeurs, le désintéressement, le courage, l'énergie dont lui et ses collègues ont fait preuve; puis, découvrant le fond de sa pensée, il s'écrie : a Personne n'ose nommer les traîtres. Eli bien! moi, pour le salut du peuple, je les nomme; je dénonce le liberticide Brissot, la faction de la Gironde, la scélérate commission des Vingt et un de l'Assemblée nationale; je les dénonce pour avoir vendu la France à Brunswick et pour
avoir reçu d'avance le prix de leur lâcheté
« Dans ces circonstances difficiles, il ne se présente à mon esprit aucun moyen de sauver le peuple, si ce n'est de lui remettre le pouvoir que le conseil général a reçu de lui. »
Que voulaient dire ces dernières paroles? Les historiens qui veulent à tout prix justifier Robespierre ont cherché à donner un sens inoffensif à la 6n de son discours. Mais il y avait une signification dans les moindres mots tombés delà bouche de ce sphinx delà révolution qui, lui aussi, dévorait sans pitié tous ceux qui ne savaient pas comprendre ses énigmes. N'était-il pas dans ses habitudes de lancer, comme au hasard, des paroles d'une portée inappréciable pour le vulgaire, mais dont ses séides étaient habitués à faire le lendemain le sanglant commentaire? N'était-ce pas au nom du peuple souverain que les massacres allaient s'exécuter? Or, Robespierre et ses amis parlaient et agissaient conformément à cette théorie, par eux mainte fois proclamée : l'Assemblée législative, depuis le jour où elle a convoqué une Convention nationale,
a abdiqué tous ses pouvoirs entre les mains du peuple. Seulement ils entendaient bien que ce fût par leur organe que le peuple exprimât sa volonté, que ce fût par leurs mains qu'il exerçât sa souveraine puissance1.
Dès que Robespierre a fini sa harangue, Manuel remercie l'illustre orateur d'avoir exposé les vrais principes* rappelle le serment .qu'ont prêté les membres du conseil général de ne point abandonner leur poste jusqu'à ce que la patrie ne soit plus en danger, et conclut à ce que le conseil continue à remplir ses fonctions.
Dans l'organisation municipale, le procureur syndic était institué le représentant spécial de la loi. C'était à lui d'en rappeler l'observation stricte à quiconque s'en écartait. Mais Manuel était accoutumé à intervertir le rôle que le législateur lui avait assigné ; il avait organisé la rébellion de l'ancien conseil contre le trône constitutionnel, il organisait la rébellion du nouveau contre l'Assemblée législative.
Les Deux centquatre-vingt-huïtadoptentavec enthousiasme les conclusions de Manuel et de Robespierre, et se séparent à une heure et demie du malin en se promet-
1. Nous avons trouvé celle théorie professée dans un grand nombre de délibérations des sections parisiennes, mais jamais aussi clairement que dans celle qui est inscrite, à la date du 31 août, sur les registres de la section du Finistère :
« Considérant que l'Assemblée nationale, depuis l'époque où elle a invité le peuple souverain à convoquer la convention nationale, no peut, par aucun décret, porter atteinte a aucune partie de la souveraineté... déclare qu'aucun décret rendu depuis celui qui a appelé le peuple souverain à former une convention nationale ne peut entraver la marche de la souveraineté, »
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
tant de résister ouvertement au décret de dissolution dont ils ont été frappés.
Déjà, rien qu'en se tenant immobile , la commune a réussi à paralyser dans les sections l'exécution du décret du 30 août. Maintenant elle compte sur ses amis de la Montagne, qui lui ont promis de faire revenir l'Assemblée sur le seul acte de virilité qu'elle ait osé faire depuis la chute du trône; elle compte principalement sur l'audace de son comité de surveillance, prêt à ne reculer devant aucun crime pour la faire triompher de ses ennemis.
Mais qui proposera à l'Assemblée de retirer le décret qu'elle a voté solennellement il y a déjà trois fois vingt-quatre heures, et qu'elle a maintenu depuis lors avec une fermeté dontelle a jusqu'ici donné peu d'exemples? Il faut, pour faire réussir cette entreprise difficile , faire choix d'un député qui ne puisse être suspect de modérantisme, et qui ait cependant donné certains gages à ceux qui veulent se débarrasser de la tyrannie insupportable de la commune, qui ait parlé, agi contre elle, et que l'on pourra supposer encore parlant et agissant contre elle lorsqu'il viendra assurer son tiiomphe.
Danton se charge de tout. Après avoir si vivement conduit la grosse, affaire des visites domiciliaires, le ministre démagogue sent que tout ce qu'il a déjà fait sera perdu s'il ne réussit pas à prolonger, ne fût-ce que d'un seul jour, l'existence du conseil général de la commune.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Un jour, un jour encore de puissance, et ses amis de l'Hôtel de Ville sont sauvés, et les complots qu'ils ont formés avec lui reçoivent leur exécution. Tout est disposé; on est arrivé au dimanche 2 septembre, à la date fatale assignée par les conspirateurs pour les massacres qu'ils combinent depuis près de dix jours. Maïs toutes les mesures concertées d'avance peuvent tout d'un coup venir à manquer si le contre-seing des membres du comité de surveillance peut être méconnu, si une autre autorité légale peut requérir la garde nationale qui ne doit pas avoir d'ordres, si les gardiens des prisons ne sont pas obligés de s'incliner, par devoir d'aveugle subordination, devant les formons dont seront porteurs les sicaires du comité de surveillance.
Danton était l'intime ami de Thuriot; il va le trouver, le circonvient, lui dépeint Paris divisé, déchiré par deux factions, à la veille peut-être de voir la guerre civile éclater dans son sein pendant que l'ennemi n'en est plus séparé que par quelques étapes. Il lui montre la commune, sous le prétexte qu'elle est dissoute, se tenant immobile, compromettant par son inertie le salut public dans un moment de péril extrême où les minutes sont des jours, et cependant ne voulant pas céder la place qu'elle a prise, au nom du peuple, dans la nuit du 9 au 10 août. Si l'Assemblée nationale est résolue à anéantir la commune insurrectionnelle, il lui faut employer la force; mais osera-t-elle aller jusqu'au bout? Et, si elle l'ose, est-elle sûre de vaincre? Puisque la lutte entamée entre la Législative et la commune est sans issue, puisque la patrie De peut être sauvée de la guerre